SLAVES


SLAVES
SLAVES

Les peuples slaves, dont le nom n’est mentionné pour la première fois qu’en 500 après J.-C., ont constitué au cours du Moyen Âge de puissants États tels la principauté de Grande-Moravie, la Russie kiévienne, le royaume de Pologne, le grand-duché de Lituanie, le royaume de Serbie.

Membres de la grande famille indoeuropéenne, ils sont apparus tardivement sur la scène de l’histoire et tout en eux est obscur: leur origine primitive, leur premier habitat et jusqu’à leur nom, en dépit des multiples hypothèses échafaudées par les ethnologues, les historiens et les philologues. Il faut voir la cause de cette relative ignorance dans la nature des informations dont nous disposons: le petit nombre des sources anciennes, grecques et latines, en regard d’une documentation postérieure (à partir du VIe siècle et surtout des Xe et XIe siècles) plus abondante; la prédominance des données archéologiques sur les sources écrites pour la période antérieure au IXe siècle.

On peut cependant admettre comme vraisemblable que les Slaves existaient antérieurement au VIe siècle, mais sous d’autres noms, et qu’ils se sont trouvés englobés dans les grandes confédérations de peuples à caractère militaire qui se sont formées déjà dans l’Antiquité et durant le haut Moyen Âge, dans le sud-est et le centre de l’Europe. Pour de nombreux historiens, les Slaves auraient été plus ou moins enrôlés par les Scythes et les Sarmates d’origine iranienne entre le Ve siècle avant J.-C. et le Ier siècle après J.-C., par les Huns et les Alains du IVe siècle au milieu du Ve siècle, par les Goths dans la seconde moitié du Ve siècle et par les Avars aux VIe et VIIe siècles.

Tantôt entraînés par les migrations de ces peuples, mêlés à eux de bon ou de mauvais gré, tantôt pénétrant à leur suite dans les territoires qu’ils abandonnaient, les Slaves se sont ainsi avancés vers l’ouest jusqu’à l’Elbe, qu’ils traversèrent, et au sud en direction du Danube, qu’ils commencèrent à franchir aux VIe et VIIe siècles. Après une période d’incursions et d’attaques dans les Balkans, les Slaves, à l’exception des tribus méridionales mêlées aux Bulgares et des Russes, sans doute encadrés par les Varègues, ne semblent pas avoir tenté d’anéantir Byzance; ils réclamèrent plutôt l’autorisation de pénétrer pacifiquement à l’intérieur de l’Empire et de s’y installer, formant dans les Balkans dévastés et dépeuplés par les précédentes invasions de nombreuses et importantes colonies ou «sclavenies».

Si les causes profondes de ces déplacements ne sont point connues, on tente du moins de trouver une explication à ce mouvement général des peuples se propageant de proche en proche avec de longues périodes de répit. Dans ce mouvement que l’on attribuait autrefois à la pression lointaine des Mongols, on voit maintenant soit la conséquence de quelque grand cataclysme physique (ennoyage des rivages de la Baltique, assèchement des steppes d’Asie centrale transformant de vastes pâtures en déserts), soit plus simplement le résultat d’un accroissement démographique notable, les peuples étant dans l’un et l’autre cas contraints de rechercher des lieux de subsistance.

Les Slaves, généralement pacifiques, formaient de multiples petites tribus réparties sur un territoire allant de l’Elbe à la Volga, de la Baltique à la Méditerranée, à la mer Noire et au Caucase. Au IXe siècle, si certains d’entre eux se trouvaient encore sous la domination de peuples non slaves – Khazars, Bulgares, Francs – d’autres commençaient à se regrouper pour s’organiser en État; enfin des scissions s’étaient déjà produites au sein du monde slave entre tribus occidentales, méridionales et orientales, consécutives à l’écartèlement géographique et surtout à la poussée d’autres peuples, même si ces scissions ne faisaient qu’accentuer les caractères particuliers et originaux des tribus.

Au Xe siècle, le domaine slave avait atteint son extension maximale; il se trouvait pourtant menacé, au nord et à l’ouest par les Germains, au sud-est par les hordes nomades d’Asie.

Les Francs avaient, en effet, d’abord arrêté les Slaves sur l’Elbe; quelques décennies plus tard, les Saxons commencèrent à les refouler, amorçant cette lutte plusieurs fois séculaire des Slaves et des Germains, qui atteignit l’un de ses points culminants avec l’intervention des ordres militaires allemands, chevaliers Teutoniques et Porte-Glaives, aux XIIe et XIIIe siècles. Au sud-est, suivant le chemin des Huns, des Avars, des Bulgares, les Magyars pénétraient jusqu’à la Tisza (fin du IXe siècle apr. J.-C.) et lançaient des raids vers les Balkans, l’Italie, l’Allemagne, séparant définitivement Slaves de l’Est, Slaves de l’Ouest et Slaves du Sud; puis surgirent les Petchenègues (Xe siècle), les Torques et Polovtses (XIe siècle), qui ne pénétrèrent guère au-delà du Dniestr (Dnestr) et, au XIIIe siècle, les Tatares dont une coalition de Slaves occidentaux, de Hongrois (les ex-Magyars) et d’Allemands arrêta la progression vers l’ouest.

Entre-temps, l’évangélisation des Slaves avait commencé à l’ouest, au sud et probablement à l’est dès la première moitié du IXe siècle, peut-être avant, en même temps que se formaient les premiers États remplaçant les communautés tribales. Leur conversion au christianisme, achevée pratiquement à la fin du Xe siècle, sauf pour quelques tribus slaves de la Baltique et d’entre Elbe et Saale, devait accentuer leurs divisions internes, les Slaves de l’Ouest reconnaissant la primauté de Rome, ceux de l’Est et la majorité de ceux du Sud (à l’exception des Croates, des Slovènes et des Dalmates) s’en référant au contraire à Byzance. Ainsi la dispersion géographique, la diversité des influences subies, les regroupements politiques sous tel ou tel chef, la différence religieuse s’ajoutant aux particularités originelles des communautés, contribuèrent, avec le temps, à la formation des principaux États slaves, préfiguration des États modernes ayant chacun sa personnalité propre s’affirmant sur un fonds commun. Pareillement, à l’époque actuelle, alors que l’ensemble du monde slave – près de 400 millions d’individus, soit le groupe le plus important de l’Europe –, presque tout l’ancien territoire des Slaves, a basculé dans le camp socialiste, la nouvelle idéologie, les nouveaux systèmes politiques et sociaux ont pris dans chacune de ces républiques une teinte particulière, expression de leurs tendances profondes.

S’il est difficile de détecter l’apport exact des Slaves à la civilisation de l’Europe, il faut d’abord se rappeler qu’ils ont surtout servi de bouclier préservant l’Europe des incursions nomades venues d’Asie et de la conquête : que ce soient les Russes des Rurikides de Kiev ou les Danilovi face="EU Caron" カi moscovites brisant l’élan, puis arrêtant et refoulant les Tataro-Mongols (Xe-XVe siècle) ou encore les Polonais de Jean III Sobieski rejetant les Turcs dans les Balkans après la dernière tentative de ceux-ci contre Vienne en 1683.

On peut leur attribuer aussi le mérite d’avoir transmis à l’Occident partie des héritages grec et iranien, ainsi que les traditions des Scythes et des Sarmates, celui d’avoir été l’un des liens entre l’Asie et l’Occident, même si l’on discute de leur originalité et de leurs facultés de création. C’est dans le domaine de l’art que leur apport est le plus évident, avec la peinture d’icônes, les techniques de travail du bois et des métaux, l’art des bijoux (filigrane, incrustation et nielle), celui de la broderie où se manifeste leur goût des couleurs, la musique et la danse.

On appelle langues slaves un groupe de langues très proches les unes des autres, parlées aujourd’hui dans la majeure partie de l’Europe orientale, principalement sur les territoires suivants : ex-U.R.S.S., Pologne, République tchèque, Slovaquie, ex-Yougoslavie et Bulgarie, par environ 305 millions de personnes, soit près de la moitié des Européens. Ces langues constituent une famille, c’est-à-dire que leur ressemblance s’explique par une origine commune : toutes remontent génétiquement à un idiome non attesté historiquement, mais qu’on peut reconstituer par les méthodes de la grammaire comparée et qu’on appelle conventionnellement slave commun . Le slave commun à son tour dérive (au même titre que le sanskrit, le grec, le latin, le germanique commun) de l’indo-européen, qui fut parlé sans doute il y a quelque cinq mille ans. Le slave constitue donc une des branches de la famille indo-européenne.

L’importance des langues slaves est souvent sous-estimée en Europe occidentale. De fait, jusqu’au XIXe siècle ou au début du XXe, les peuples slaves étaient pour la plupart soumis à une domination politique étrangère, et le développement de leurs langues en tant que langues littéraires en était entravé. Même chez les Russes, qui n’ont jamais cessé de constituer un État indépendant et très tôt puissant, un certain retard culturel et une imitation servile de l’étranger ont longtemps réduit le rôle de la langue nationale. Mais ces conditions ont complètement changé aujourd’hui : les peuples slaves d’Europe centrale ont connu au XIXe siècle une renaissance culturelle qui a précédé et préparé la restauration de leur indépendance; actuellement leurs langues jouent pleinement le rôle de langue nationale. Quant au russe, il est devenu l’un des principaux outils de communication internationale, tant dans le domaine diplomatique que dans le domaine scientifique. Les littératures slaves, notamment russe et polonaise, ont fourni à la culture européenne quelques-uns de ses chefs-d’œuvre.

Du point de vue de leur structure, les langues slaves sont dans l’ensemble plus conservatrices que celles de l’Europe occidentale; on y rencontre des traits qui les rapprochent du type indo-européen ancien (latin, grec, gotique) plutôt que du type moderne (français, anglais) : une structure synthétique avec des mots longs et morphologiquement complexes, l’existence de déclinaisons, une syntaxe relativement simple. Tous ces traits confèrent à ces langues, surtout dans leur forme la plus spontanée, une grande expressivité. Leur vocabulaire s’est enrichi, tant par ses ressources propres que par l’emprunt aux langues étrangères, au point d’en faire des instruments parfaitement aptes à l’expression de la pensée moderne.

1. Le problème des origines

Nul ne discute aujourd’hui de l’appartenance aryenne des Slaves qu’attestent leur langue, rameau incontestable des langues indo-européennes, proche parente du latin, du grec et du sanskrit par ses racines et sa structure, ainsi que leur primitive religion avec ses emprunts (ou ses héritages) à l’Iran, tel le nom de la divinité ou Bog ; en revanche, les données de la craniologie, la division des peuples en dolichocéphales et brachycéphales, n’ont fourni aucun critère de classification : en ce domaine, les recherches des savants russes et polonais de la fin du XIXe siècle ont démontré la fausseté de la théorie d’Anders Retzius qui, voyant dans les Slaves uniquement des brachycéphales, en déduisait la supériorité de la race germanique sur celle des Slaves.

Une origine ancienne

Les sources dont on dispose ne permettent pas de déterminer si, au seuil de la préhistoire, les Slaves ont été des peuples migrateurs – et dans ce cas s’ils sont venus de l’est ou du sud – ou des autochtones attachés à leur sol, passant progressivement du stade de la cueillette, de la chasse et de la pêche à celui de l’élevage, puis de la culture itinérante avant d’atteindre celui de la culture sédentaire.

Le nom

Le terme «slave» a été employé pour la première fois par l’historien byzantin Procope de Césarée au VIe siècle; il apparaît ensuite chez tous les chroniqueurs postérieurs, byzantins et arabes (chez ces derniers sous la forme saglav ou szaqaleh ). Les philologues se sont penchés sur le sens de ce mot. Depuis longtemps, la première identification, la plus facile, avec le mot latin slavus , esclave – du fait que, jusqu’au début du Moyen Âge, les Slaves avaient approvisionné les marchés d’esclaves de la Méditerranée orientale –, a été abandonnée, d’autant que la présence des Slaves à Rome a été très tardive, et surtout que ces peuples constituaient des sociétés d’hommes libres, ignorant l’esclavage.

Une autre tentative a consisté à rapprocher slave de Szaqaleh, Szglav, Sziglav en arabe pouvant désigner des hommes à peau claire, blanche et à cheveux blonds ou roux, mais sous ce vocable on englobait aussi bien les Germains que les Scandinaves.

On a alors rapporté leur nom au terme slava , la gloire, c’est-à-dire «les Glorieux», soit qu’ils se désignent ainsi eux-mêmes ou que d’autres leur aient attribué ce nom en raison de leurs exploits, ce qui, s’appliquant à un peuple plutôt pacifique, ne convainc guère. On n’a pas manqué non plus de remarquer que le terme de slave apparaît dans la composition de multiples noms propres : Jaroslav, Sviatoslav (Svjatoslav), Vla face="EU Caron" カeslav, Rotislav... où le premier élément se rattache à une divinité, Jarilo, Svjatovit ou Sventovit, Vlas ou Volos, Rod... ce qui aurait pu signifier «voué à telle ou telle divinité pour lui en assurer la protection», et dans ce cas le mot de «slave» serait lié à la religion et en relation avec la piété des Slaves.

D’autres spécialistes ont cherché un rapport avec le mot russe slovo , «le verbe, la parole». À partir de là, ils ont échafaudé une théorie selon laquelle les Slaves seraient ceux qui articulent des mots (c’est-à-dire qui emploient des mots que l’on comprend), ceux qui parlent la même langue par opposition aux Nem face="EU Caron" カy, les muets, ceux qui parlent une langue que l’on ne comprend pas, expression par laquelle on désignait à l’origine les étrangers, et plus fréquemment les Germains en raison de leur proximité, ce qui explique qu’elle signifie actuellement Allemands.

Enfin des savants polonais ont voulu y voir la déformation de la racine Skloak-Sklav (latin cloaca ; égout, marais). Les Slaves seraient donc des gens qui habitent les marais, c’est-à-dire les régions de Pinsk et du Pripet. On aurait alors fait le transfert du nom du lieu au peuple qui y habite, phénomène analogue à celui qui s’est passé pour bon nombre de tribus slaves : les Vislane, ceux qui vivent sur les bords de la Visla ou Vistule, les Drevljane ou habitants des forêts (drevo désignant l’arbre en slave), les Poljane désignant les tribus des plaines ou pole ... Cette théorie étayerait l’hypothèse de l’habitat primitif des Slaves à l’est de la Vistule; malheureusement, l’archéologie n’a attesté, dans cette région, que l’existence d’un peuplement relativement tardif, puisque contemporain de l’époque romaine.

Le premier habitat

La même incertitude a longtemps subsisté quant à l’habitat primitif des Slaves. On les a fait venir successivement des bords de la Baltique, comme les Goths ou les Northmen, des Carpates, des bords du Danube, des régions marécageuses du Pripet, en faisant valoir divers arguments : tantôt la présence des sites archéologiques qu’on leur attribuait, tantôt l’existence d’une toponymie slave, tantôt les résonances et souvenirs du folklore, tantôt enfin leur désignation même, alors qu’il semble bien que ces divers lieux n’ont eu dans l’histoire des Slaves qu’un rôle épisodique et qu’ils ne représentent que des étapes successives de leurs déplacements ou, mieux, le lieu de certains de leurs établissements, puisque l’on sait que les Slaves, dès l’origine, se groupaient en multiples rody ou communautés tribales.

Aujourd’hui, on admet généralement que le berceau des Slaves se situe entre la Vistule, le Dniepr (Dnepr) et les Carpates. Cela s’accorde assez bien, d’une part, avec les quelques indications les concernant (sous le nom de oidinoi ou Venètes) fournies par les auteurs anciens, Ptolémée, Pline et Tacite, d’autre part, avec la tradition polonaise ancienne qui veut que les Polonais aient évolué sur le même territoire depuis les origines, et enfin avec les données de l’archéologie. Ces dernières attestent l’existence d’une puissante civilisation lusacienne dont on ignore en fait les créateurs, mais qui incontestablement s’est trouvée en rapport avec les Slaves, soit qu’elle ait été leur œuvre, comme le pensent les savants polonais, soit qu’elle ait été l’un des facteurs décisifs dans leur formation, comme le croient les savants russes; civilisation qui a été, sinon anéantie, du moins fort ébranlée au Ve siècle avant J.-C. par l’invasion des Scythes, dont on peut reconstituer la marche à partir des traces d’incendies et de ruines.

Les données archéologiques

De façon générale, les historiens admettent la présence de Préslaves ou Protoslaves dont les civilisations auraient évolué soit de façon autonome en fonction des progrès économiques et humains, soit sous l’influence de diverses invasions étrangères ou au contact de leurs voisins. Dans ce domaine, l’archéologie fournit la preuve de l’existence d’une civilisation à poterie cordée entre Dniepr, Carpates, Oder et Baltique, du IIIe au IIe millénaire avant J.-C., qui a été suivie, jusqu’au Ier millénaire, de la civilisation dite «des champs d’urnes funéraires», s’étendant sur la majorité de l’Europe centrale et orientale et recelant les fondements d’une véritable civilisation de peuples agricoles qui pratiquaient des rites funéraires d’incinération.

À la fin de l’âge du bronze et au début de l’âge du fer est apparue la civilisation lusacienne qui serait peut-être celle des Slaves primitifs; elle se localisait entre l’Oder et le Dniepr et surtout de part et d’autre de la Vistule, et devait durer jusqu’au Ve ou au IVe siècle avant J.-C. Elle aurait fait place ensuite à des civilisations indiscutablement slaves. On trouve, en effet, à partir de là, côte à côte ou successivement, diverses cultures correspondant aux toutes premières divisions des Slaves et attachées à tel ou tel groupement : entre Oder et Vistule, et mêlée à la civilisation lusacienne, celle de Pchevorskaïa (Pševorskaja, du nom d’un bourg du sud de la Pologne), durant du Ve siècle avant J.-C. au Ve siècle après J.-C., avec des villages aux maisons de torchis quadrangulaires munies de poêles d’argile battue et un riche inventaire d’armes et de bijoux; dans la région du Dniestr, la civilisation Lipickaja du IIe siècle avant J.-C. au IIIe siècle après J.-C. (d’après Verkhnaïa Lipitsa [Verkhnaja Lipica], Stanislav, gouvernement de Kherson); en Russie blanche et dans le nord de l’Ukraine, la civilisation Zaroubinetchkaïa (Zarubine face="EU Caron" カkaja, du nom du village Zaroubintchi [Zarubin face="EU Caron" カy], gouvernement de Poltava) du IIIe siècle avant J.-C. au Ier siècle après J.-C., avec ses maisons rectangulaires à demi enterrées dans le sol – en ce sens, modèles des futurs zemljanka du sud de la Russie – et ses bourgs fortifiés où l’on rencontre en abondance outils, armes et bijoux; enfin sur le moyen Dniepr la civilisation Tcherniakhovskaïa (face="EU Caron" アernjakhovskaja, d’après le site de même nom, gouvernement de Kiev) du IIIe au Ve siècle, aux villages sans aucune fortification, disséminés le long des vallées des petites rivières, et où l’on peut noter la perfection de la technique du travail des métaux, surtout celui de l’argent et même de l’or, bien que certains archéologues considèrent cette dernière civilisation comme protocelte et non pas slave.

Compte tenu de ces diverses civilisations, on pourrait peut-être déceler là la première différenciation entre Slaves occidentaux et Slaves orientaux avec des caractères opposant Venètes, Slovènes et Antes ; l’on a ainsi, dans des fouilles ultérieures, distingué les diverses tribus des Slaves orientaux d’après la forme des pendentifs.

La civilisation des anciens Slaves

Sur la civilisation primitive des Slaves, on ne possède que des indications dispersées. On peut supposer malgré tout avec vraisemblance qu’ils étaient des cultivateurs sédentaires de caractère pacifique, trait qui expliquerait leur successive incorporation dans des formes politiques créées par les Scythes, les Sarmates, les Goths, les Huns et les Alains, enfin les Avars. Peuple nombreux et prolifique, ils n’auraient point d’abord constitué d’État, leur seul lien étant la communauté de langue et de mœurs, mais ils auraient formé de nombreuses tribus ou rody, groupant elles-mêmes plusieurs communautés; ces tribus se seraient unies entre elles, le plus souvent de bon gré, pour former des alliances ou sojuzy , telles celles des Pomorjane, des Luzi face="EU Caron" カane, qui n’auraient été ni aussi solides ni aussi durables qu’il eût fallu, ce que viendrait confirmer leur faible résistance aux invasions.

Société d’hommes libres, où l’esclavage ne fut introduit que tardivement, et encore dans une faible mesure, ils auraient, selon les chroniqueurs byzantins, instauré des formes de gestion «démocratiques», élisant leurs chefs et prenant leurs décisions en commun, traits qui donneront naissance plus tard à l’institution des knjazi et à l’assemblée des chefs de famille de la communauté. Enfin, si le patriarcat avait déjà triomphé au début de notre ère, le matriarcat qui avait longtemps subsisté laissait des traces dans les coutumes et jusque dans la législation. Panthéistes et animistes, les anciens Slaves adoraient de nombreux dieux personnifiant, sous différentes formes, les forces de la nature, et notamment le Soleil, créateur de vie: Jarilo, le soleil brillant de tout son éclat; Ivan Kupalo, le soleil se baignant dans l’eau pour renaître; Volos, le protecteur des troupeaux; Svarog, le feu; Perun, le tonnerre et la foudre; Svjatovit ou Sventovit, le vent aux quatre visages; Mokoš, personnifiant la pluie, la terre humide et héritière à la fois de Gê, la déesse mère des Grecs et de la Grande Déesse scythe, ainsi que des êtres mythiques tel l’oiseau-chien Simargl emprunté au bestiaire iranien. Ils semblent avoir conçu l’idée d’un dieu suprême, dominant tous les autres dieux et maître de la terre entière, dieu tabou et terrible dont on ne prononçait jamais le nom et qu’aurait symbolisé parfois une épée. En même temps qu’ils dotaient les animaux de parole, ils peuplaient la nature entière comme la vie quotidienne d’une quantité de déités, d’esprits, de lutins et de farfadets, bienveillants ou néfastes, et souvent l’un et l’autre au gré des circonstances : le domovoj ou génie de la maison, le dvornik ou esprit de la cour, la kikimora , aide ménagère ou fileuse qui dans ses bons jours ne dédaigne pas de terminer le fuseau de la femme qui s’est endormie à l’ouvrage, le lešij , sylvain des forêts, le vodjanoj ou esprit des eaux à la longue barbe verte de mousse, tapi au plus profond des rivières, la rusalka , ondine et sirène des eaux et des bois, ensorceleuse et maléfique, etc. Ils croyaient aussi à la vie en l’au-delà et rendaient un culte aux morts. On n’a pas retrouvé partout des traces de temples; il en existait chez les Slaves de la Baltique, à Retra, à Arcona, mais aussi chez les Slaves orientaux, à Kiev et Novgorod; on sait qu’ils honoraient parfois leurs dieux en plein air et célébraient certains rites à l’intérieur de bois sacrés. Pareillement, si la présence d’un clergé païen chez certaines tribus slaves est connue, elle n’est pas attestée chez toutes, aussi est-il permis de supposer que, parfois, ils désignaient quelques-uns d’entre eux pour procéder temporairement aux cérémonies rituelles.

Appartenant à une civilisation rurale fondée sur l’agriculture, une agriculture sur essartage ou pose face="EU Caron" カnoe pratiquée de façon communautaire, les Slaves auraient habité d’assez gros villages très souvent clos de palissades; ceux-ci devaient ressembler à Biskupin, découvert vers 1930 en Posnanie et datant de 700 à 400 avant J.-C., puisque ultérieurement les Slaves ont construit de façon identique. Pourtant, certains savants nient son appartenance slave et veulent l’attribuer aux Baltes. Ces villages étaient situés de préférence sur les bords des lacs et des rivières, à l’orée des forêts ou dans les clairières; ils étaient construits en bois ou en torchis.

Bien que vivant essentiellement de la culture des céréales et d’un élevage complémentaire, les Slaves n’auraient ignoré ni l’industrie ni la technique des métiers – ce que corrobore la découverte des objets lors des fouilles –, pas plus que le commerce.

Dès le VIIIe siècle après J.-C., on signalait des marchands slaves à Bulgar ou Bulgary chez les Bulgares de la Volga et à Itil, la capitale khazare au voisinage de la Caspienne; les marchands arabes, ces maîtres commerçants du haut Moyen Âge, connaissaient bien la Slavie avec laquelle ils étaient en relation constante; les marchés slaves étaient fréquentés par des négociants venus de divers horizons, Francs et Saxons à l’ouest, Grecs, Orientaux et Scandinaves à l’est; on y traitait de grain, de poisson, de cire, de miel, de fourrures, de menus objets de fabrication slave, mais aussi d’argent arabe, de soies de Chine et de Perse, de perles et de pierres de la Perse et de l’Inde, de verre venu d’Égypte, d’armes franques et germaniques, de bijoux et de tissus byzantins, enfin d’esclaves; de plus, la route de l’ambre passait en territoire slave. Les trésors de monnaies et de bijoux trouvés le long des fleuves, principales artères commerciales, où se mêlent pièces byzantines, arabes, orientales, scandinaves, germaniques et même anglo-saxonnes, confirment l’importance de ces liens commerciaux.

Cette activité explique l’apparition de bourgs fortifiés, de villes en bien des points du territoire des Slaves, que ce soient les bourgs moraves qui étonnent les envoyés des Francs et de Rome à l’ouest, ou la Gardarik, pays des villes de l’Est qui attirait pirates et marchands scandinaves.

2. Les divisions des Slaves

En dépit d’une unité slave indiscutable, fondée sur la communauté d’origine, de langue et de mœurs, qui plonge ses racines profondément dans le passé et qui reste de nos jours une réalité vivante et sensible, l’évolution historique a entraîné certaines divergences et divisions qui ont pu jouer des caractéristiques et particularités primitives.

Les causes

Avec le temps, les Slaves se répartirent sur un immense territoire et, par là même, ils se trouvaient subir des influences diverses et avoir des contacts avec des peuples différents selon les lieux; les Slaves du Nord et de l’Ouest avec les Germains, Saxons et Bavarois, ceux du Sud avec des Germains, des Thraces, des Illyriens et des Grecs, ceux de l’Est avec les Finnois, les Baltes, les Iraniens. Du fait de ces influences, du fait aussi de leur organisation politique et sociale assez lâche, de premières divisions étaient apparues, qu’accentuèrent parfois simultanément la pression d’autres peuples venus d’Europe et d’Asie (Celtes, Goths, Turcs, Mongols) et la nécessité de se donner des structures plus fermes et plus rigides pour lutter contre les envahisseurs.

Il faut mentionner, en effet, les poussées venues de l’ouest, du nord et du sud, dont certaines sont antérieures à l’ère chrétienne: ainsi le déplacement des Celtes aux IVe et IIIe siècles avant J.-C., qui s’effectua d’ouest en est, menant certains d’entre eux jusqu’en Asie Mineure, tandis que d’autres affrontaient à Rome les oies du Capitole; ou encore la marche conquérante de divers groupes de Germains du Ier siècle avant J.-C. jusqu’au IIe siècle après J.-C. vers l’ouest, le sud, le sud-ouest, le sud-est, toujours en direction de Rome et de Byzance, puis après leur arrêt définitif à l’ouest, au VIe siècle, leur reflux vers l’est, amorce du futur Drang nach Osten .

On doit y ajouter encore la migration des Goths (IIe siècle avant J.-C.-IIe siècle après J.-C.); on s’accorde aujourd’hui à penser qu’elle eut lieu du nord au sud, c’est-à-dire à partir du Jutland, puis des contrées baltiques et des régions de l’Elbe conquises sur les Baltes et les Slaves jusqu’aux abords de l’Empire romain, en particulier jusqu’au moyen et au bas Danube.

Il ne faudrait pas non plus oublier ni les mouvements des Alains, sans doute venus des abords du Caucase et se déplaçant vers le nord aux IVe et Ve siècles de l’ère chrétienne, ni plus tard, au VIe siècle, ceux des Khazars migrant dans cette même direction; plusieurs historiens voient, dans ces peuples, les descendants des Hittites, la première hypothèse les donnant comme Turco-Mongols étant fortement contestée, d’autant que les études soviétiques ont nié leur nomadisme et démontré qu’il s’agissait de sédentaires vivant de cultures maraîchères et d’élevage.

Mais ce sont les hordes d’Asie, déferlant les unes après les autres du VIe aux XIIIe siècle sur l’est et le sud de l’Europe et cherchant à se frayer un chemin vers l’ouest en bousculant au passage les Slaves, qui ont exercé les pressions les plus fortes: les Huns du IVe siècle, les Avars, Obres et Ouïgours des Ve et VIe siècles, les Magyars du VIIIe qui pénétrèrent jusqu’en Europe centrale et (si l’on excepte les Bulgares dont la majorité s’installa dans les Balkans) lancèrent des raids vers la Gaule, l’Allemagne et l’Italie, puis plus tard les Petchenègues aux IXe et Xe siècles, les Torques, les Coumans ou Polovtzes, et enfin, au XIIIe, les Tatars qui ne réussiront guère à dépasser le Dniestr.

Tous ces peuples traversèrent les territoires des Slaves, bouleversant telle tribu, en entraînant telle autre: opérations tantôt effectuées pacifiquement au moyen de tractations, tantôt menées de façon violente et accompagnées de combats, de dévastations et de massacres; par exemple, celui de Boz, de tous ses fils et de soixante-dix chefs des tribus par le chef goth Vithimer en 375; aussi, tout en provoquant des brassages, séparèrent-elles certaines tribus des autres, les isolèrent-elles, quand elles ne les scindèrent pas en deux ou trois; simultanément, sous l’effet de la panique, d’autres populations ou des éléments de tribus se mirent en quête d’autres lieux d’habitat: ce qui explique sans doute qu’on trouve des Croates à la fois dans la région de la haute Vistule (d’où a été vraisemblablement tiré le nom de Krakovy [Cracovie]) et aux abords de l’Adriatique, des Slovènes dans les confins alpins en Carinthie et en Istrie, mais aussi à Novgorod, des Serbes sur le cours supérieur de l’Elbe (les Sorabes) et dans les Balkans occidentaux, des Obodrites auprès du Danube et sur le rivage de la Baltique, des Poljane près de la Vistule et dans la région de Kiev. Les déplacements s’étaient effectués d’autant plus facilement que pendant longtemps les Slaves «n’avaient pas de chefs au-dessus d’eux» et formaient des tribus pratiquement indépendantes les unes des autres, peut-être aussi en raison du caractère de mobilité des peuples slaves.

Enfin, à ces facteurs géographiques devait s’ajouter le facteur religieux.

Histoire des premières divisions

Les toutes premières divisions sont probablement apparues très tôt. On peut supposer, en effet, que lors de l’invasion des Scythes au Ve siècle avant J.-C., les Slaves de la Vistule, placés sur les routes de l’invasion, ont davantage souffert que ceux de l’Est qui, ou bien sauvegardèrent en partie leur autonomie ou acceptèrent sans résistance la puissance scythe. Par contre, au IIe siècle avant J.-C., les Sarmates semblent avoir dominé plus spécialement la Slavie orientale au point d’y modifier les rites funéraires et de faire adopter par la majorité des tribus, sauf par les Slovènes et les Krivi face="EU Caron" カi trop éloignés, la pratique de l’inhumation en place de la traditionnelle incinération; certains historiens sont même allés jusqu’à identifier les Antes aux Sarmates, ou du moins à voir en eux des Slaves encadrés de Sarmates; toutefois la plupart des spécialistes les considèrent comme les ancêtres des Slaves orientaux et admettent tout simplement chez eux une influence sarmate plus profonde, due au voisinage immédiat, qui leur avait permis de mieux s’organiser pour former ultérieurement au VIe siècle un État slave dans la région de l’actuelle Ukraine.

Les conséquences des Grandes Invasions

Procope de Césarée, Jordanès et Maurice le Stratège distinguaient parmi les Slaves les Venètes, Venèdes ou Wendes, les Slovènes et les Antes; ils plaçaient ces derniers toujours à part comme plus combatifs et offrant le plus de cohésion, et comme les premiers à se constituer en État ou tout au moins à former une puissante confédération; aussi, bien que soumis aux Goths dès les IIIe et IVe siècles avec tous les autres Slaves – sauf ceux qui, tels les Slovènes de Novgorod, s’échappèrent vers le nord – profitèrent-ils de l’écrasement de leurs maîtres par les Huns pour se révolter et tenter, en vain, de leur barrer la route (371-375). Alors que les Slaves de l’Europe centrale (Hongrie, Autriche) subissaient la domination hunnique, les Antes, au titre d’alliés de ces mêmes Huns, auraient consolidé leur pouvoir sur le Don et le bas Danube et à la mort d’Attila, lors de la dislocation du premier empire des steppes, ils auraient repris leur indépendance. Ce premier État, qui aurait duré de 523 à 602, aurait été anéanti par les Avars s’installant à leur tour en Hongrie et soumettant de gré ou de force de nombreuses tribus slaves.

Après l’invasion des Huns, puis des Avars qui avaient accentué la séparation des Slaves occidentaux d’avec les Slaves orientaux, la nécessité de lutter au VIIe siècle à la fois contre les Avars et contre les Francs qui après les régions du Rhin et du haut Danube s’efforçaient de soumettre celle de l’Elbe, aurait amené la formation du premier État slave de l’Ouest avec le royaume de Samo: ce marchand franc, selon la tradition, aurait fait l’union, entre 627 et 659, des diverses tribus de Moravie, de Bohême, de basse Autriche et de Serbie.

De même, la nécessité de se défendre contre la pénétration tant politique que religieuse des Germains, Saxons et Bavarois, ainsi que contre les Magyars qui s’étaient substitués dans les plaines de la Tisza aux Avars écrasés simultanément par les Francs, les Slaves et les Bulgares, entraîna au VIIIe siècle l’apparition du deuxième État slave de l’Ouest, centré encore en Moravie: cet État hérissé de villes fortifiées et de châteaux forts forma l’empire morave des Mojmir, Rostislav et Svatopluk de 833 à 906.

Un nouveau royaume de Bohême le relaya au Xe siècle, autour de Prague cette fois, réalisé avec des souverains comme saint Venceslas, Boleslav Ier et Boleslav II (921-995). Vers la même époque, au milieu du Xe siècle se formait le premier État polonais autour de Gniezno, avec la famille des Piast. Le premier souverain, Mieszko Ier, unit les Slaves de la Vistule, soumit ceux de la Baltique en accord avec Gero, le margrave saxon des territoires d’entre Elbe et Saale; il profita de la défaite des Othons en Italie – affaiblissant par contrecoup le pouvoir des Hohenstaufen en Allemagne – et de l’écrasement des Magyars pour s’étendre en Volhynie et en Silésie, et constituer un seul État allant de Gdansk à Cracovie (992).

De leur côté, les Slaves orientaux, après la dislocation de la confédération, avaient affronté plusieurs invasions et dû accepter partiellement de se soumettre. Les Avars avaient conquis tout le sud de leur territoire et imposé leur domination, qui dura jusqu’à leur écrasement par les forces combinées des Francs et des Bulgares à la fin du VIIIe siècle. Ces derniers, campés sur la Volga et le sud de l’actuelle Russie s’étaient scindés en Bulgares noirs de la Volga, installés sur le cours supérieur et moyen du fleuve, et Bulgares blancs dans les régions danubiennes; les uns et les autres s’étaient imposés aux tribus slaves précédemment établies, les Bulgares noirs de la Volga ayant soumis simultanément Slaves et Finnois de la haute Volga et de l’Oka.

Quant aux Khazars, dont l’empire s’étendait sur la Volga, la Caspienne, les pays d’avant Caucase et le Don, ils avaient fait de la majorité des tribus slaves (Viatitches [Vjati face="EU Caron" カi], Drégovitches [Dregovi face="EU Caron" カi]) leurs tributaires; ils s’étaient avancés jusqu’au Dniepr, imposant leur suzeraineté aux Magyars campés là et les obligeant (jusque vers 860) à tenir garnison sur les voies d’eau et à lever pour eux le tribut chez les Slaves.

En outre, par leur alliance avec Byzance – alliance politique, militaire et commerciale scellée par des mariages – ils barraient aux Slaves la route de l’est et du sud, tactique matérialisée par la construction du fort de Sarkel sur le Don en 841.

Enfin les hordes magyares avaient commencé à pénétrer dans les steppes du Sud-Est. Freinées d’abord par les Khazars, de nouvelles vagues étaient en marche vers l’ouest dans la seconde moitié du IXe siècle, et on sait que certaines d’entre elles sont passées à proximité de Kiev en 889.

Au nord, les marchands pirates scandinaves, qu’on appelle les Varègues, danois et suédois, attirés par le commerce lucratif avec l’Orient et par la richesse de Gardarik seraient venus dans la région du lac Ladoga et de la haute Volga dès le VIIIe siècle. Installés dans la région de Novgorod, ils en auraient été chassés par une révolte des Slaves, exaspérés par leurs exactions et leurs rapines. Toutefois ces derniers les auraient rappelés de leur plein gré – ce dont se fait l’écho la Chronique de Nestor dans l’appel aux Varègues de 856 – au titre de mercenaires pour mettre fin à leurs querelles intestines, et surtout pour lutter contre leurs ennemis, Khazars (avec le fort de Sarkel) ou Magyars. Des Varègues, Rjurik et ses frères, auraient alors fondé Novgorod, Izborsk, Staraja Ladoga et constitué un premier État russe dans le Nord; aidés ou relayés par les Suédois d’Oleg ou Helgi (les Russes étant des Suédois selon les Annales Bertiniani ), ils auraient par le Lovat et le Dniepr gagné Kiev, chassé les dernières garnisons magyares et aidé les Slaves à se libérer des Khazars; ils auraient ainsi facilité la naissance de la Russie kiévienne, réunissant les principautés russes de Novgorod à Péreïaslavl [Perejaslavl] et formant l’un des États les plus cultivés du Moyen Âge européen; Jaroslav le Sage, au XIe siècle, était l’allié des principales cours européennes (Norvège, Suède, Hongrie, Pologne, Saint-Empire, Empire byzantin, Bretagne anglo-saxonne et France) grâce à sa politique matrimoniale, et l’une de ses filles, Anne, épouse du Capétien Henri Ier, était une princesse réputée pour sa science et sa piété et jugée digne de la régence au nom de son fils Philippe.

La pénétration de l’Empire byzantin

On peut dater du début du VIe, peut-être même de la fin du Ve siècle la pénétration des Slaves méridionaux dans l’Empire byzantin.

Les Antes, d’abord installés en Valachie, passèrent dans les régions du bas Danube et de là dans la Roumélie actuelle; le titre d’Anticus attribué à Justinien témoigne des luttes qu’il dut mener contre eux, les Slovènes de leur côté occupèrent l’Illyrie et la Dalmatie.

Après de multiples raids contre les villes grecques de l’intérieur et du littoral, en particulier Salona et Dyrrachium, les Slaves s’assagirent: les Antes acceptèrent d’être les fédérés de l’Empire, tandis que quelques colonies slovènes situées à l’intérieur commencèrent à s’helléniser.

L’intervention des Avars dominant l’Europe centrale et méridionale (fin du VIe-VIIe siècle) entraîna la reprise des raids à l’intérieur de l’Empire. Toutes les provinces impériales tombèrent aux mains des Avars et des Slaves: après le Norique, la Pannonie et la Mésie, ce furent au-delà du Danube l’Illyrie, l’Épire, l’Istrie, la Vénétie, la Dalmatie ; les Slaves pénétrèrent jusque dans le Péloponnèse et atteignirent les îles de la mer Égée. Des chroniques syriennes datent de 551 l’arrivée de cette seconde vague; l’apaisement qui suivit permit la reprise de la politique d’assimilation non sans sursaut ni répression, tel ce transfert de colonies slaves révoltées en Asie Mineure à la fin du VIIIe siècle.

Cependant, les Slaves commencèrent à secouer le joug avar, tant à l’ouest qu’au sud. C’est ainsi que les Slaves d’Illyrie et de Dalmatie ou Slovènes se seraient libérés avec l’aide des Serbes et des Croates (610-641); il est peu probable que ces derniers aient été des Sarmates comme le suppose F. Dvornik; ce furent plutôt de nouvelles tribus slaves en marche vers le sud; un peu plus tard, les Bulgares et les Khazars firent de même dans l’est des Balkans et rallièrent à eux une partie des Antes, dont notamment les Severjanes (fin VIIIe - début IXe siècle).

Les Balkans devinrent alors l’enjeu de la rivalité franco-bulgare: Charlemagne et Louis le Pieux en face des kh ns bulgares Krum et Omurtag. Les Francs, qui débouchaient du Danube et des pays alpins, tentèrent de s’emparer de la Dalmatie, de l’Istrie et de la Croatie, mais n’obtinrent à Koenigshofen en 811 que les deux premières provinces moins Venise.

Quant aux Bulgares, après la conquête de la Macédoine, de la Thrace, l’occupation du sud de la Hongrie et de la région des Carpates, ils mirent la main sur la Mésie et essayèrent de s’emparer de la Serbie.

Face à tous ces dangers, les Slaves du nord-ouest des Balkans essayèrent de former un État (le premier État yougoslave), la principauté de Croatie avec pour capitale Sisata (811-820). Sous l’autorité de Ljudovit, prince de Pannonie, ils regroupèrent les Slaves de Carinthie, de Styrie, de l’Isonzo, ceux de Mésie (région du Timok) et, après avoir vaincu leur chef Birna, ceux de Dalmatie. Ils furent aidés dans cette entreprise par Byzance, qui désirait à tout prix écarter les Francs des Balkans, mais la tentative échoua; les Francs les écrasèrent et se réinstallèrent partout sauf en Dalmatie.

L’est des Balkans

Les Slaves de l’est des Balkans, qui avaient accueilli volontiers les Bulgares, du fait qu’ils étaient plus cultivés que leurs nouveaux suzerains, réussirent à civiliser ces derniers, comme les Grecs l’avaient fait autrefois pour les Romains. Les Bulgares finirent par oublier peu à peu race, langue, mœurs, pour adopter celles de leurs sujets slaves, même si de récentes découvertes d’inscriptions montrent que le vieux-bulgare (langue apparentée au turc) a survécu plus longtemps qu’on ne l’avait d’abord pensé. Le nouvel empire fut au IXe siècle le plus redoutable ennemi de Byzance : Boris-Michel, puis Siméon le Grand tentèrent de conquérir Byzance et l’Empire, et de se substituer au Basileus: leur capitale Preslav avait la prétention d’imiter, puis d’égaler et de surpasser Byzance; ils échouèrent pourtant, après avoir conquis la majeure partie de la péninsule balkanique. Sur le rivage de l’Adriatique, les Croates de Dalmatie formaient un petit État autonome sous la suzeraineté franque dont ils s’efforcèrent de s’affranchir au Xe siècle avec Tomislav, puis Dr face="EU Caron" ゼislav «roi de Croatie et de Dalmatie, eparchos de Byzance». Les Serbes n’avaient tenté leur chance, soutenus par Byzance, qu’avec face="EU Caron" アeslav, de 931 à 948; quant aux Serbes des îles, ils constituaient une communauté indépendante de pirates maritimes en lutte contre Venise.

Byzance avait entrepris la reconquête de ses provinces (867-879): elle soumit les Serbes en 867, les Narentane en 870 et réussit à replacer les Croates sous la suzeraineté impériale par un coup d’État en 875-876; dès 879, en raison de la résistance populaire et ecclésiastique, les Croates recouvraient leur indépendance; Byzance ne réalisa son dessein qu’aux Xe et XIIe siècles, en plaçant à nouveau les Serbes et les Croates sous sa suzeraineté et surtout en écrasant les Bulgares, épisode qui valut à Basile II le titre de Bulgaroctone; mais elle avait dû abandonner les îles et le littoral dalmate à Venise.

Ainsi, si l’on fait le bilan du morcellement des Slaves aux IXe et Xe siècles, on trouvait à l’ouest deux États constitués: Moravie, puis Bohême et Pologne; seuls les Slaves des rivages baltiques, d’entre Elbe et Saale, qui n’avaient pas su s’unir et ne le tenteront que plus tard, les Wendes, les Polabes, Lusaciens, Obodrites et Katchoubes étaient menacés et contraints de choisir entre l’extermination ou la germanisation. Au sud, les Slaves qui ont été séparés de leurs frères de l’Ouest par les Magyars de Hongrie et les Germains du Danube ne réussirent guère à constituer des États, toutes les tentatives, celle des Croates comme celle des Serbes, ayant été éphémères; il faut en voir la cause dans le morcellement extrême des tribus, le compartimentage du relief et surtout le voisinage de deux puissances: l’empire d’Occident et Byzance. Les Slaves du moyen Danube et de la plaine de la Tisza se trouvaient comme leurs parents de la Baltique sans autre alternative que la soumission, les uns aux Allemands du Danube, les autres aux Magyars, ou l’extermination.

Seuls les Bulgares, que l’on peut considérer comme slavisés, sont parvenus à former un empire, mais qui s’écroula au XIe siècle sous la reconquête byzantine, malgré les efforts du dernier tsar Samuel.

À l’est, la Russie kiévienne, après une période brillante où elle avait écrasé Bulgares de la Volga et Khazars (965), s’épuisait dans les luttes princières intestines et dans la défense contre les Asiatiques.

Les divisions religieuses

S’ajoutant à ces facteurs de division, la religion allait à son tour envenimer la situation, accentuer les divergences.

On aurait pu croire pourtant que l’évangélisation des Slaves allait les rapprocher; après la mission de Cyrille et Méthode, missionnaires de Salonique, appartenant à l’Empire byzantin et agissant en même temps au nom du pape de Rome, la ville de Sirmium en Pannonie, devenue métropole, regroupa les Slaves occidentaux et méridionaux. Malheureusement le monde slave se trouva être l’enjeu de la lutte entre la puissante Église franque, puis germanique et l’Empire représenté par Byzance et le pape de Rome. Il fut ensuite celui de la rivalité entre Rome et Byzance, dont les conséquences furent encore limitées lors du schisme de Photius à la fin du IXe siècle, mais qui se révélèrent beaucoup plus graves par la suite: Grecs et Latins n’eurent plus de contact, puisque la province d’Illyrie qui servait de pont entre les deux civilisations avait été submergée par les Slaves, puis plus ou moins soumise aux Francs. La tentative d’instaurer une Église slavonne avait parfaitement réussi en Moravie en 823, la nouvelle liturgie s’appuyant sur la langue nationale avait gagné la Pannonie qui avait d’abord adopté le rite latin.

L’Église franque de son côté avait commencé à convertir plus ou moins de force les Slaves d’outre-Elbe, ceux de la Baltique et d’entre Saale et Elbe; les Saxons songèrent alors à faire de Magdebourg la métropole des Slaves, instrument de domination politique, mais aussi source de profits matériels. L’essai d’émancipation des Slaves de Bohême et de Moravie fut considéré comme un défi et dénoncé à Rome où les papes successeurs d’Adrien et de Nicolas, les défenseurs de Méthode, comprirent mal la situation et laissèrent anéantir l’œuvre de Cyrille et Méthode et persécuter leurs disciples qui s’enfuirent. Pour survivre, le nouveau royaume de Bohême ne put qu’accepter l’Église franque, et saint Wenceslas, afin de préserver son indépendance, fit obédience aux Saxons et à Magdebourg, plus éloignés, de préférence aux Bavarois et à Ratisbonne, trop proches. De son côté, Mieszko n’échappait à l’emprise franque qu’en s’alliant à la Bohême et en rattachant directement son royaume au Saint-Siège. Au sud et à l’est, les Serbes adoptaient la liturgie slavonne en 844, suivis par les Bulgares en 867, après avoir vainement tenté de se tourner vers Rome, et les Russes en 987-988: ainsi la majorité des Slaves orientaux et méridionaux se trouvaient regroupés autour de Byzance.

Cependant la liturgie slavonne qui gagnait la Pannonie et la Mésie, la Dalmatie et les pays croates se heurtait à l’action de l’Église franque, à celle de Venise soutenue par le pape et à l’influence des villes côtières restées fidèles à l’Église romaine. En fin de compte, Rome l’emporta parce que l’Église latine était déjà solidement implantée, et peut-être aussi parce que les princes qui rêvaient de créer un grand État croate cherchaient toujours à se concilier les villes de la côte.

En outre les Russes, les Bulgares, les Serbes, qui adoptèrent l’orthodoxie, empruntèrent l’alphabet cyrillique, et les Slaves passés au catholicisme transcrirent leur langue en caractères latins.

Cette différence de religion est à l’origine de l’inimitié des Russes et des Polonais, comme de celle des Croates et des Serbes.

En dépit de tous ces facteurs, il subsiste une tendance au regroupement, à l’unification de tous les Slaves. Ainsi Rostislav et Svjatopluk conçurent l’idée d’un empire slave au centre de l’Europe, et Boleslav et Mieszko tentèrent d’ébaucher un État polono-tchèque; dans la même optique se situe un peu plus tard l’appel de Ljudovit aux Slaves du Sud, au IXe siècle, les velléités du serbe face="EU Caron" アeslav et au Xe siècle celle du Croate Dr face="EU Caron" ゼislav de réunir un grand État yougoslave; celles des Bulgares, de Boris à Samuel, de reconstituer une unité balkanique; enfin au Xe siècle celles des Russes, de Svjatoslav à Vladimir, de rassembler sous leur sceptre tous les Slaves orientaux.

3. L’apport des Slaves à la civilisation européenne

Apport passif

On a souvent reproché aux Slaves de manquer d’originalité, en particulier dans le domaine de l’art, théorie que soutenait par exemple l’historien de l’art Louis Réau. En revanche, on a vanté de tout temps leur facilité d’adaptation et d’imitation, oubliant ainsi le rôle important qu’ils ont joué au centre de l’Europe et le poids de ce qu’on a appelé parfois la «marée slave».

Les Slaves ont d’abord été le lien entre l’Orient et l’Occident: ils ont transmis à l’Europe et au monde une part notable de l’héritage iranien et, à travers cette dernière, celui des civilisations du Moyen-Orient, aujourd’hui anéanties, et de la plus lointaine Asie; on peut retrouver des motifs de la Perse sassanide dans les tissus russes, des reliefs de style arménien à la cathédrale de Vladimir ainsi que des légendes de l’Inde dans le folklore slave. Ils ont aussi hérité des traditions des Scythes et des Sarmates qui, sans eux, auraient disparu: arts de la broderie, du travail des métaux précieux, du filigrane, etc. Ils ont conservé les traditions de Byzance, et par là celles de la Grèce ancienne : traduction et adaptation d’antiques manuscrits, architecture à coupole, basiliques, colonnades, art des fresques et de la mosaïque.

Tout en transmettant l’héritage oriental, les Slaves ont reçu aussi les apports de l’Occident et subi tous les mouvements littéraires, religieux, artistiques qui en sont issus. L’art roman a eu des échos en Pologne, à Gniezno et à Strzelno, ainsi que dans les Balkans, en Macédoine; le gothique à Prague; la Renaissance italienne au Kremlin de Moscou, le baroque et le rococo en Bohême et en Pologne; le classicisme à Saint-Pétersbourg, parfois avec un certain retard par rapport à l’Occident. La Réforme a fait des adeptes en Bohême, a jeté quelque trouble chez les Croates et eut quelque influence à Moscou même dans l’entourage de Pierre le Grand.

En second lieu, les Slaves ont eu le mérite d’arrêter, au moins de ralentir les invasions asiatiques. À cet égard, il est bon de rappeler que les Russes, auxquels on a reproché leur retard, se trouvaient au niveau des autres peuples aux XIe et XIIe siècles, qu’ils ont pris ce retard dans leur lutte contre les Tataro-Mongols et dans la défense de leur civilisation, sacrifice grâce auquel l’Occident a pu s’épanouir en paix.

Apport actif

Comme tous les peuples, les Slaves ont aussi apporté leur quote-part à l’œuvre commune. N’ont-ils pas, dans le domaine de la pensée, fourni ce sens du communautaire, déjà noté par les premiers historiens et chroniqueurs dans les institutions primitives, qui jalonne leur histoire et les oppose à l’individualisme égoïste des Anglo-Saxons: que ce soit la communauté de Thomas le Slave en Asie Mineure, la république des Taborites, les institutions russes du mir (communauté du village), de l’artel (coopérative de production), de la vataga (association de pêche qui a son pendant chez les Slaves du Sud avec la zadruga ), jusqu’au socialisme du XXe siècle.

En littérature, ils ont donné des œuvres lyriques de valeur, romantiques et baroques plus que classiques. Ils comptent des romanciers et des poètes qui occupent une place éminente dans la littérature mondiale. Nul aujourd’hui ne voudrait rejeter le message d’écrivains comme Miskiewicz, Pouchkine, Gogol, Tolstoï, Dostoïevski, Essénine et Maïakovski, mais c’est la littérature populaire qui est la plus riche, avec ses chansons de tout genre et pour toute occasion, ses dictons et ses proverbes où se concentrent la sagesse et la philosophie du peuple, ses épopées et ses contes.

C’est cependant dans le domaine des arts plastiques qu’ils ont le plus apporté. Leur originalité réside peut-être moins dans l’invention d’un art nouveau, de nouvelles techniques, que dans l’agencement des formes (c’est ainsi que la coupole byzantine se modifie, donnant des bulbes en forme d’oignon; on voit apparaître une alliance de toits pyramidaux et de coupoles, ou encore une multiplicité de petites coupoles de valeur purement ornementale comme à Rostov ou au palais des tsars à Moscou), dans l’emploi de couleurs fraîches et claires, leur juxtaposition dans les broderies populaires russes, bulgares, yougoslaves, ainsi que dans les papiers découpés polonais et sur les coupoles et façades de Saint-Basile-le-Bienheureux à Moscou.

Ils ont porté très tôt à la perfection le travail du bois: sculptures et gravures des coffres polonais, figurines yougoslaves, châssis des fenêtres et auvents des isbas russes, confection de menus objets, mais aussi laques et peintures; ils ont excellé dans le travail des métaux: à cet égard, les ateliers du Danube ont maintenu et transmis les anciennes traditions de Byzance, auxquelles s’est ajouté l’apport scythe pour aboutir à divers travaux de damasquinage, d’émaux, d’incrustation, de nielle, à la ciselure, au martelage, au filigrane d’or et d’argent, ce travail que l’on retrouve d’un bout à l’autre du monde slave dans les trésors des églises, sur les revêtements en métal des icônes.

Enfin les Slaves comme les Germains sont un peuple musicien: leurs instruments à cordes sont multiples, les plus célèbres étant sans doute la balalaïka et les gusli . Chants et danses populaires se sont conservés dans les villages. De plus, les Slaves excellent dans l’art du ballet. Enfin, on leur doit quelques très grands musiciens, tels Chopin, Dvo face="EU Caron" シak, Borodine, Prokofiev, Moussorgski, Tchaïkovski.

4. Répartition et développement des langues slaves

Des critères linguistiques et géographiques à la fois permettent de répartir les langues slaves en trois groupes: langues slaves orientales, occidentales et méridionales.

Les langues slaves orientales sont parlées en ex-U.R.S.S. et s’écrivent en alphabet cyrillique. Ce sont:

– le russe, langue maternelle d’environ 160 millions de Russes, mais aussi langue principale ds États issus de l’U.R.S.S., connue et pratiquée par la quasi-totalité de ses habitants. C’est aujourd’hui une des grandes langues de diffusion mondiale;

– l’ukrainien , langue officielle de l’Ukraine, et le biélorusse , langue officielle de la Biélorussie. On recense environ 46 millions d’Ukrainiens et 10 millions de Biélorusses. Le nombre d’usagers réels de ces langues est toutefois inférieur à ces chiffres, par le fait de la concurrence du russe.

On rencontre les langues slaves occidentales principalement en Pologne, dans la République tchèque et en Slovaquie, chez des peuples de tradition catholique; elles sont écrites en alphabet latin. Ce sont:

– le polonais , parlé par environ 43 millions de personnes en Pologne – y compris les Polonais émigrés –, langue de grande tradition littéraire et langue officielle de l’État polonais depuis ses origines;

– la langue officielle de la République tchèque est le tchèque , parlé par 12 millions de personnes; le slovaque est parlé en Slovaquie par 5,6 millions de personnes;

– le sorabe , appelé aussi lusacien ou wende , parlé en Allemagne orientale dans la région de Bautzen en Saxe (haut sorabe) et de Cottbus en Brandebourg (bas sorabe), par environ 100 000 personnes, toutes bilingues et pratiquant aussi l’allemand. C’est là le reste d’un ensemble de parlers slaves qui couvraient autrefois toute la plaine du nord-est de l’Allemagne. Un autre parler slave, le polabe , disparu aujourd’hui, était employé au XVIIe siècle sur les bords de l’Elbe au sud de Hambourg, et a été conservé par des documents écrits de cette époque.

Les langues slaves méridionales sont parlées dans les Balkans (ex-Yougoslavie et Bulgarie) et sont écrites en alphabet latin ou cyrillique selon que les peuples qui les utilisent sont de tradition catholique ou orthodoxe. Ce sont les trois langues officielles de l’ex-Yougoslavie, à savoir le slovène en Slovénie, dans la région qui entoure Ljubljana et déborde sur l’Italie (région de Trieste) et sur l’Autriche (Carinthie), parlé par 2,2 millions de personnes et écrit en alphabet latin; le serbo-croate , usité en Croatie (Zagreb), en Serbie (Belgrade), en Bosnie-Herzégovine (Sarajevo) et en Monténégro (Titograd) par 20 millions de personnes. Cette langue comporte deux variantes, l’une croate écrite en alphabet latin, l’autre serbe en alphabet cyrillique. Outre l’usage d’un alphabet différent, les deux variantes se distinguent par une particularité phonétique : à un groupe je ou ije de la variante croate, appelée pour cette raison «jékavienne», correspond un e de la variante serbe ou «ékavienne» (vjetar ou vetar «vent», rijeka ou reka «fleuve»), et par quelques différences de vocabulaire concernant des termes de civilisation; enfin le macédonien , en Macédoine (Sokpje) et dans la région débordant sur la Grèce, pratiqué par environ 2 million de personnes et écrit en alphabet cyrillique. Le bulgare , langue officielle de la Bulgarie, est parlé par environ 9 millions de personnes et écrit en alphabet cyrillique.

Si toutes ces langues sont actuellement écrites, et si toutes (sauf le sorabe) ont, dans un territoire donné, le statut de langue officielle, c’est là le résultat d’une longue évolution liée à l’histoire politique, religieuse et culturelle des peuples slaves. L’écriture apparaît chez les Slaves au IXe siècle de notre ère, avec la traduction par Cyrille et Méthode de l’Évangile dans une langue qu’on appelle aujourd’hui vieux slave , et qui est du point de vue linguistique le parler des Slaves de Macédoine à cette époque, c’est-à-dire une forme ancienne de slave méridional. Mais les langues slaves étaient alors encore assez peu différenciées les unes des autres pour que ce parler fût adopté par des Slaves de toutes régions comme langue religieuse et littéraire. Le vieux slave est écrit dans deux alphabets originaux, entièrement distincts l’un de l’autre mais que l’on peut transcrire l’un dans l’autre lettre par lettre: l’alphabet « glagolitique », probablement inventé par Cyrille et Méthode, et qui ne ressemble à aucun alphabet connu; et l’alphabet dit «cyrillique», plus proche du grec par la forme des lettres, qui ne tarda pas à supplanter le précédent et qui est resté seul en usage. On donne le nom de slavon aux formes légèrement divergentes qu’a pris le vieux slave, sous l’influence des langues locales, dans les divers pays slaves orthodoxes où il fut employé au Moyen Âge comme langue littéraire et religieuse: slavon, russe, serbe, etc. Le slavon russe est encore aujourd’hui la langue liturgique de tous les Slaves orthodoxes.

Cependant, chez les Slaves catholiques, qui utilisaient le latin comme langue liturgique, certaines des langues nationales furent écrites dès le Moyen Âge: vieux slovène au XIe siècle, vieux tchèque au XIIIe siècle, vieux polonais au XIVe.

Deux langues slaves seulement ont une tradition littéraire ininterrompue depuis le Moyen Âge: le polonais, langue nationale d’un État resté indépendant jusqu’aux partages du XVIIIe siècle, et le russe. Les textes vieux-russes attestés depuis le XIe siècle (Évangile d’Ostromir ) sont écrits dans un mélange de russe authentique et de slavon, le dosage variant selon les époques et les genres. On date du XVIIIe siècle (Grammaire russe de Lomonosov, 1755) la prise de conscience d’une langue russe distincte du slavon et la création du russe littéraire moderne. Celui-ci est une langue composite où les éléments slavons continuent à jouer un rôle très important, un peu comme en français les mots savants d’origine latine. La place de ces éléments dans la langue a fait l’objet de nombreuses polémiques jusqu’au début du XIXe siècle, et la langue fut fixée par les grands écrivains de cette époque, notamment Pouchkine (1799-1837).

Chez tous les autres peuples slaves, la domination politique étrangère (turque, autrichienne, hongroise, polonaise ou russe) a entravé le développement des langues littéraires nationales, ou bien l’a arrêté là où il avait commencé. Ainsi le tchèque avait été fixé comme langue littéraire dès le début du XVe siècle par Jan Hus (De orthographia bohemica , 1414), mais son essor fut brutalement interrompu par la défaite de la Montagne Blanche (1620), à la suite de laquelle les pays tchèques furent soumis à une intense politique de germanisation de la part de l’Autriche.

C’est au XIXe siècle seulement que se produit, là comme dans toute l’Europe, un réveil de la conscience nationale qui amène des groupes de linguistes et d’écrivains patriotes, dans tous les pays slaves, à entreprendre de rendre aux langues nationales leur dignité, de codifier leur orthographe et leur grammaire, d’enrichir et de purifier leur vocabulaire, et d’en faire des langues littéraires aptes à l’expression de la pensée moderne.

Le foyer initial de ce mouvement est la Bohême, avec les travaux de l’abbé Josef Dobrovský (Ausführliches Lehrgebäude der böhmischen Sprache , 1809) et de ses continuateurs, notamment Josef Jungmann (dictionnaire tchèque-allemand, 1835-1839). La langue codifiée dans ces ouvrages reprend dans une large mesure des traits du tchèque littéraire ancien, elle est donc archaïsante. Il en résulte chez les Tchèques une dualité qui dure jusqu’à nos jours entre une langue écrite (dite tchèque littéraire) et une langue parlée (dite tchèque commun), qui en est sensiblement différente.

Les autres peuples slaves sont entraînés tour à tour par ce mouvement de renaissance des langues nationales, mais chez eux le problème de la fidélité à une norme traditionnelle ne se pose pas; la langue littéraire se développe sur la base des parlers populaires vivants, et il n’y a aucune dualité entre langue écrite et langue parlée. C’est le cas du slovène, codifié notamment par Jernej Kopitar (grammaire publiée en 1808) et du serbo-croate dont le théoricien fut Vuk Karad face="EU Caron" ゼi が (grammaire en 1814, dictionnaire en 1818). Le mouvement engloba au cours du XIXe siècle l’ukrainien, le slovaque, le bulgare, le sorabe, le biélorusse. Enfin, le macédonien ne fut constitué en langue littéraire qu’avec la formation de la Yougoslavie fédérale, après 1945.

Les langues slaves modernes se ressemblent beaucoup entre elles: elles sont plus proches les unes des autres que, par exemple, le français ne l’est de l’italien. Cette ressemblance s’explique par une origine commune: toutes les langues slaves sont les différentes formes prises, au cours de l’histoire, dans des territoires différents, d’une seule et unique langue, le slave commun . Les données linguistiques et archéologiques permettent de penser que le slave commun était parlé dans les plaines du nord de l’Europe à une époque qu’on situe vers le milieu du premier millénaire de notre ère. Ainsi le vieux slave attesté au IXe siècle apparaît peu de temps après le commencement de la différenciation des langues slaves. Bien qu’il possède déjà des traits proprement slaves méridionaux, il est encore assez proche du slave commun, dont il donne une image à peine déformée.

L’étude des langues slaves est inséparable de celle des langues baltes: lituanien et lette , parlées respectivement par 3,5 et 2 millions de personnes en Lituanie et en Lettonie, et vieux prussien , parlé autrefois en Prusse orientale, mort aujourd’hui, mais attesté par écrit au XVIIe siècle. Les traits communs entre les langues baltes et slaves sont si frappants, aussi bien dans le vocabulaire que dans la phonologie et la grammaire, qu’on doit les expliquer par l’existence d’une ancienne communauté balto-slave.

Le groupe balto-slave à son tour constitue l’une des branches de la famille indo-européenne, au même titre que les groupes italo-celtique (latin), germanique, grec, indo-iranien (sanskrit), arménien, albanais, etc.

5. Phonologie

Structure syllabique

Dans l’histoire du slave, le fait essentiel est l’évolution de la structure syllabique. Le vieux slave (comme les autres parlers slaves de la même époque) est une langue à syllabes ouvertes, c’est-à-dire que toutes les syllabes se terminent par une voyelle. Ainsi le mot indo-européen signifiant «sommeil» (grec hupnos , latin somnus , lituanien sapnas ) devient en vieux slave s face="EU Caron" ズn face="EU Caron" ズ ; «cinquième» (grec pemptos , latin quintus , lituanien penktas ) se dit en vieux slave p face="EU Domacr" ヾt face="EU Caron" ズ : comme on le voit, il y a eu chute des consonnes finales et simplification des groupes de consonnes.

Mais cette situation change radicalement aux environs du Xe siècle quand, dans toutes les langues slaves, se produit la chute, dans la plupart des positions, de deux voyelles très fréquentes, face="EU Caron" ズ et face="EU Caron" ク (appelées traditionnellement jers ), issues des u et i brefs indo-européens. Ce phénomène (qui fait penser à la chute des e muets en français) réduit radicalement le nombre des syllabes et fait apparaître un grand nombre de syllabes fermées et de nombreux groupes consonantiques. Au vieux slave s face="EU Caron" ズn face="EU Caron" ズ correspond le russe moderne son (polonais et tchèque sen , serbo-croate san , etc.); le mot signifiant «mortel» est en vieux slave s face="EU Caron" ズmr face="EU Caron" ズt face="EU Caron" クn face="EU Caron" ズ (quatre syllabes), mais en russe moderne smerten (deux syllabes). Ainsi sont rendues possibles ces accumulations de consonnes qui sont si caractéristiques des langues slaves modernes aux yeux des étrangers. Ce caractère consonantique est plus net encore pour les langues de la partie nord du domaine slave (russe, polonais) que pour celles de la partie sud (serbo-croate, macédonien), où bien des groupes de consonnes ont été secondairement simplifiés.

Les voyelles

Le slave commun est une langue riche en voyelles. Il a hérité de l’indo-européen un système de huit voyelles simples (quatre brèves, quatre longues). D’autre part, sous l’effet de la tendance à l’ouverture des syllabes, il a altéré tous les groupes voyelle + sonnante de l’indo-européen, ce qui, dans certains cas, fait apparaître des voyelles nouvelles. Une voyelle u provient d’une ancienne diphtongue ou ou au : au latin auris «oreille» correspond le russe uho . Les groupes voyelle + consonne nasale sont remplacés par des voyelles nasales face="EU Domacr" ヾ et face="EU Domacr" 串 prononcées comme dans les mots français vin et bon : comparer le latin quinque , sunt avec le vieux slave p face="EU Domacr" ヾt face="EU Caron" ク «cinq», s face="EU Domacr" 串t face="EU Caron" ズ «ils sont» (ces voyelles sont conservées jusqu’à nos jours en polonais: pi face="EU Domacr" ヾc , sa (même sens). La simplification d’anciens groupes ir , ur , il , ul donne des r et des l vocaliques, écrits en vieux slave r face="EU Caron" ズ, l face="EU Caron" ズ : s face="EU Caron" ズmr face="EU Caron" ズt face="EU Caron" ク «mort», vl face="EU Caron" ズk face="EU Caron" ズ «loup». Ces sonantes voyelles demeurent aussi en tchèque et en slovaque et (pour r seulement) en serbo-croate et en slovène: tchèque et slovaque smrt , vlk , serbo-croate et slovène smrt .

Cependant, toutes les langues slaves modernes ont simplifié ce système vocalique. Les voyelles face="EU Caron" ク , face="EU Caron" ズ ou jers se sont amuïes dans certaines positions et se sont confondues ailleurs avec d’autres voyelles. Les voyelles nasales ont été dénasalisées partout, sauf en polonais: russe pjat’ , sut’ , serbo-croate pet, su «cinq, il sont». L’opposition entre voyelles palatales et vélaires s’est en partie reportée sur la consonne précédente, créant dans une partie des langues une opposition entre consonnes palatalisées et non palatalisées. Ainsi, là où le vieux slave avait nos face="EU Caron" ズ «nez» et nesl face="EU Caron" ズ «ayant porté», avec une même consonne n suivie de deux voyelles différentes e et o , on a en russe [nos] «nez» et [n’os] «il portait», avec deux consonnes différentes: le n (non palatalisé) et le n’ (palatalisé), suivies d’une seule et même voyelle o (ces mots sont écrits respectivement nos et nës , l’orthographe étant conservatrice). L’opposition entre voyelles longues et voyelles brèves a disparu, ou n’a subsisté qu’avec de graves altérations.

Au total, on arrive à un système simple de cinq voyelles, qui est celui du russe:

D’autres langues y ajoutent des traits supplémentaires: opposition entre voyelles longues et voyelles brèves, qui double le nombre des phonèmes vocaliques en serbo-croate, en tchèque et en slovaque; voyelles nasales en polonais: voyelle «neutre» (semblable au e muet français) en bulgare et en slovène. Une seule langue slave possède une opposition entre deux types de voyelles moyennes (e et o ouverts et fermés), c’est le slovène, où les mots face="EU Caron" ゼena «femme» et vera «foi» ont respectivement les mêmes voyelles e que les mots français prêt et pré . Aucune langue slave ne connaît de diphtongue, sauf le tchèque, qui a une diphtongue ou (même son que dans l’anglais low ). Enfin, aucune langue slave ne connaît de voyelle antérieure labialisée (langue dans la position de i , lèvres dans la position de u ), comme les voyelles qui s’écrivent u, eu en français, ü, ö en allemand (français vu, peu , allemand müde, böse ); ces voyelles sont très difficiles à prononcer pour les Slaves apprenant les langues occidentales. En revanche, plusieurs langues slaves, notamment le russe et le polonais connaissent le phénomène inverse: une voyelle postérieure non labialisée (langue dans la position de u , lèvres dans la position de i ) écrite y , comme dans le mot russe et polonais syn «fils». Dans ces langues, ce son est une réalisation du phonème i après une consonne non palatalisée. Il est la seule voyelle slave dont la prononciation peut présenter des difficultés pour un Français.

Ce système vocalique simple est encore appauvri en russe dans les syllabes inaccentuées, où seules sont possibles trois voyelles: a , i et u ; ainsi on écrit vodopad «cascade», pjat’desjat «cinquante», mais on prononce [vadapat], [p’id’is’at]; les voyelles d’aperture moyenne e et o ne peuvent figurer dans une syllabe inaccentuée russe. Des phénomènes analogues se retrouvent en biélorusse et en bulgare.

Les langues slaves contemporaines sont donc, en règle générale, pauvres en voyelles (5 voyelles en russe, 10 voyelles et diphtongues en tchèque, contre 16 voyelles en français, 15 voyelles et diphtongues en anglais).

Les consonnes

L’histoire du consonantisme slave est caractérisée essentiellement par un grand nombre de phénomènes de palatalisation, c’est-à-dire de déplacement du point d’articulation de nombreuses consonnes sous l’effet de phonèmes palataux (voyelles antérieures ou semi-consonne j ) qui les suivent ou, plus rarement, qui les précèdent. Ce phénomène explique l’apparition dans les langues slaves d’un riche assortiment de chuintantes (le polonais en possède 7) et l’existence dans une partie d’entre elles d’une double série de consonnes: non palatalisées et palatalisées.

Ainsi en russe les consonnes t (non palatalisé) et t’ (palatalisé), par exemple dans les mots brat «frère» et brat’ «prendre», s’opposent à peu près comme en français n et gn dans les mots dîne et digne . Cette opposition englobe en russe presque toutes les consonnes, comme il apparaît dans le tableau 1; elle joue un rôle beaucoup plus important dans la partie nord du domaine slave que dans la partie sud.

De ce fait, toutes les langues slaves sont riches en consonnes, mais celles du Nord le sont encore plus que celles du Sud. Le système consonantique du russe a 32 consonnes, celui du slovène en compte 23 (notons que le français a 19 consonnes, l’espagnol 16, l’anglais 23 aussi).

On voit (tabl. 1) que la différence essentielle entre les deux systèmes tient à ce que l’opposition entre consonnes palatalisées et non palatalisées affecte douze couples de consonnes en russe, mais seulement trois en slovène. C’est la différence caractéristique entre les parties nord et sud du domaine slave.

On notera que le r est dans toutes les langues slaves un r apical ou «roulé», et jamais un r postérieur ou «grasseyé» comme en français; et qu’en russe, en ukrainien et en biélorusse le l dit «dur» (non palatalisé) est réalisé avec la pointe de la langue ramenée en arrière et le corps de la langue incurvé, un peu comme dans le mot anglais cold ; en polonais, ce déplacement de la langue va plus loin encore, au point que le «l dur» (écrit face="EU Caron" ゥ ) se prononce comme le w anglais.

Les consonnes des langues slaves sont soumises à des altérations conditionnées par leur position: assimilations régressives dans des groupes de consonnes (russe vodka prononcé [votka]), assourdissement de toutes les consonnes en fin de mot (Pskov , nom de ville, prononcé [Pskof]). Ce dernier phénomène affecte toutes les langues slaves sauf le serbo-croate et l’ukrainien.

L’accent

Comme le sanskrit, le grec et le lituanien, le slave a hérité de l’indo-européen un accent libre, c’est-à-dire qui n’est pas fixé à une place déterminée comptée à partir de la limite de mot, mais qui peut frapper n’importe quelle syllabe et dont la place est donc distinctive: en russe, múka signifie «tourment» et muká «farine», uznajú signifie «j’apprends» et uznáju «j’apprendrai». L’accent a perdu cette liberté dans les langues slaves occidentales, qui l’ont fixé sur la syllabe initiale (tchèque, slovaque, sorabe) ou sur la pénultième (polonais). Mais il l’a conservée dans les langues slaves orientales et méridionales. On distingue dans ces langues des mots ayant un accent fixe sur le thème du mot (russe moróz , génitif moróza , pluriel morózy «gel»), ou fixe sur la désinence (russe koról’ , génitif koroljá , pluriel korolí «roi»), ou mobile, pouvant frapper soit l’initiale du thème, soit la désinence, soit même une préposition ou un préfixe (russe górod , génitif góroda , pluriel gorodá «ville», zá gorod «hors de la ville»).

Le slave commun avait aussi, comme le grec et le lituanien, des oppositions tonales concernant les syllabes accentuées longues, qui pouvaient être prononcées avec un ton montant ou descendant. Cette situation, qui existe encore en lituanien moderne, s’est conservée aussi (avec de nombreuses altérations) dans deux langues slaves, le serbo-croate et le slovène. Ainsi en slovène le mot pot prononcé avec un ton montant signifie «sueur» et avec un ton descendant «chemin».

Là où l’accent est fixe (slave occidental) et là où il se combine avec le ton (serbo-croate, slovène) la différence d’intensité entre les syllabes accentuées et les autres est relativement peu marquée, comme en français. Mais en russe, où l’accent est libre et représente le seul trait prosodique existant, on a un accent d’intensité très fort, comme en anglais et en allemand, et un affaiblissement considérable des syllabes inaccentuées.

La graphie

L’alphabet cyrillique employé pour la notation du russe, de l’ukrainien, du biélorusse, du bulgare, du macédonien et du serbe modernes remonte à l’alphabet cyrillique ancien, mais avec une simplification de la forme des lettres instaurées par Pierre le Grand (c’est la gra face="EU Caron" ゼdanka ou alphabet civil, par opposition à l’alphabet religieux) et une adaptation aux besoins des différentes langues qui fait que, dans le détail, l’inventaire des lettres employées varie d’une langue à l’autre.

Toutefois, ayant été inventé initialement pour noter le vieux slave, cet alphabet contient plus de voyelles et moins de consonnes qu’il n’en faut pour noter une partie des langues modernes qui l’utilisent (langues slaves orientales et bulgare). C’est pourquoi l’orthographe de ces langues a pour principe de noter, partout où c’est possible, la palatalisation d’une consonne par la graphie de la voyelle qui la suit. Ainsi l’alphabet russe (tabl. 2), pour noter cinq phonèmes vocaliques, dispose de dix lettres. À chaque phonème vocalique correspondent donc deux lettres. Par exemple, au phonème a correspondent les deux lettres:

– a (transcrit a ), notant [a] initial ou [a] précédé d’une consonne non palatalisée: atom (atom ) «atome», mal (mal ) «petit»;

– ya (transcrit ja ), notant [ja] ([a] précédé de [j]) ou [’a] ([a] précédé d’une consonne palatalisée): yagoda (jagoda ) «fraise», myal (mjal ) «il froissait».

La même double notation existe pour chacune des quatre autres voyelles.

Si la consonne palatalisée n’est pas suivie d’une voyelle, sa palatalisation est notée par une lettre particulière appelée signe mou : ainsi brat «frère» s’écrit brat mais brat’ «prendre» s’écrit brat.

Il existe aussi un signe dur qui, avant la réforme orthographique de 1917, était le pendant du précédent et marquait systématiquement la non-palatalisation des consonnes; il ne s’emploie plus aujourd’hui que dans certains cas exceptionnels.

Chacune des autres langues slaves utilisant le cyrillique possède son propre alphabet, qui diffère de celui du russe par quelques lettres en plus ou en moins.

Les langues slaves utilisant l’alphabet latin complètent celui-ci par l’usage soit de digrammes (utilisés principalement en polonais), soit de lettres accompagnées de signes diacritiques. Ainsi les sons écrits en français tch, ch et j s’écrivent respectivement en polonais cz , sz et face="EU Updot" 勞 , et dans les langues tchèque, slovaque, serbo-croate et slovène face="EU Caron" カ , š et face="EU Caron" ゼ .

Aussi bien en cyrillique qu’en alphabet latin, et sous réserve du procédé de notation de la palatalisation des consonnes signalé ci-dessus et qui est propre au cyrillique, les orthographes des langues slaves sont fondées sur le principe phonologique, c’est-à-dire que chaque phonème est noté par une lettre ou un groupe de lettres (toujours les mêmes), mais que, sauf exception, les variantes positionnelles des phonèmes ne sont pas notées par un signe spécial: ainsi l’orthographe russe ne note ni l’assourdissement des consonnes finales, ni l’affaiblissement des voyelles inaccentuées. Dans les langues à tradition écrite ancienne (russe, polonais, tchèque), on trouve des particularités graphiques liées à cette tradition, mais dans une mesure infiniment moindre qu’en français ou en anglais. Les autres langues suivent le principe phonologique de façon très rigoureuse. Ainsi la lecture des langues slaves et leur orthographe ne présentent pas de grandes difficultés.

6. Morphologie

Structure morphologique

La plupart des langues slaves ont conservé jusqu’à nos jours la structure synthétique qui était celle de l’indo-européen, du grec, du latin: la plupart des rapports syntaxiques sont exprimés non par des mots auxiliaires (prépositions, articles, verbes auxiliaires, etc.), mais par des morphèmes (suffixes, désinences, accessoirement préfixes) incorporés au mot. Ainsi le nom connaît une déclinaison à six ou sept cas. Il en résulte que le mot (fortement individualisé sur le plan phonique par l’existence d’un accent) constitue une unité morphologiquement complexe, généralement plus longue qu’en français ou en anglais, et qu’une même unité lexicale est susceptible d’apparaître sous des formes grammaticales très diverses.

Toutefois ces remarques, ainsi que celles qui vont suivre, ne s’appliquent pas aux deux langues slaves les plus méridionales, le bulgare et le macédonien, qui ont connu une évolution différente qui les a rapprochées d’une structure analytique (notamment perte de la déclinaison). Les traits propres à ces langues, dits «balkanismes» seront examinés séparément.

Le substantif

Il y a, comme en indo-européen, trois genres: masculin, féminin et neutre; à l’intérieur du masculin, il existe une tendance à distinguer deux sous-genres: animé et inanimé. Les trois nombres indo-européens: singulier, pluriel, duel, sont bien conservés en vieux slave, mais le duel a disparu dans les langues modernes, sauf dans le slovène et le sorabe. La déclinaison comprend dans la plupart des langues sept cas: nominatif, accusatif, génitif, datif, locatif, instrumental, vocatif; seul parmi les cas indo-européens a disparu l’ablatif, confondu avec le génitif. Toutefois le russe a perdu aussi le vocatif.

Une particularité des langues slaves est que l’accusatif, en tant que forme distincte, y fait défaut dans les substantifs masculins au singulier: il est remplacé par le nominatif s’il s’agit d’un être inanimé et par le génitif s’il s’agit d’un être animé, par exemple en russe: ja vi face="EU Caron" ゼu dom «je vois une maison», ja vi face="EU Caron" ゼu kota «je vois un chat» (nominatif dom , kot , génitif doma , kota ). Ce phénomène est commun à toutes les langues slaves; en russe, il s’est étendu également au pluriel de tous les substantifs.

Il existe divers types de déclinaisons. À l’origine, comme dans les autres langues indo-européennes, l’appartenance d’un mot à telle ou telle déclinaison était imprévisible; mais dans toutes les langues slaves s’est manifestée une tendance à lier la catégorie de la déclinaison à celle du genre. Ainsi en russe il existe trois types principaux de déclinaisons: 1re déclinaison (anciens thèmes en ) contenant principalement des féminins: sestra «sœur», génitif sestry , datif sestre ; 2e déclinaison (anciens thèmes en o ) comprenant des masculins et des neutres: dom «maison», génitif doma , datif domu (masculin); gnezdo «nid», génitif gnezda , datif gnezdu (neutre); 3e déclinaison (anciens thèmes en i ) comprenant presque uniquement des féminins: no face="EU Caron" カ «nuit», génitif no face="EU Caron" カi , datif no face="EU Caron" カi . Outre ces trois types principaux, toutes les langues slaves présentent des résidus plus ou moins importants d’anciennes déclinaisons. Toutes aussi connaissent des irrégularités diverses, qui font que la morphologie du nom est compliquée dans le détail. Cette complication est plus grande en tchèque et en polonais, langues très conservatrices du point de vue morphologique; elle est bien moindre en serbo-croate, où se sont produites de nombreuses réfections analogiques. Le russe occupe de ce point de vue une position intermédiaire.

L’adjectif

Non seulement l’adjectif varie en cas, en genre et en nombre, mais encore il comporte en slave deux formes, l’une dite indéterminée ou courte, l’autre déterminée ou longue. En vieux slave, comme en balte, la forme courte a des désinences identiques à celles du substantif: široka r face="EU Caron" ガka «une large rivière», accusatif širok face="EU Domacr" 串 r face="EU Caron" ガk face="EU Domacr" 串 , etc.; la forme longue est constituée par l’addition à la forme courte d’un pronom enclitique qui joue le rôle d’une sorte d’article défini postposé: široko-ja r face="EU Caron" ガka «la large rivière», accusatif širok face="EU Domacr" 串-j face="EU Domacr" 串 r face="EU Caron" ガk face="EU Domacr" 串 , etc. En russe moderne, la forme courte ne s’emploie plus qu’en fonction d’attribut: reka široka «la rivière est large», et n’existe donc plus qu’au nominatif. L’adjectif épithète est toujours mis à la forme longue: širokaja reka «la (ou «une») large rivière», accusatif, širokuju reku , etc. Dans certaines autres langues (tchèque, polonais), la forme courte a disparu presque entièrement et seule subsiste la forme longue. Il en résulte qu’il existe aujourd’hui une déclinaison adjectivale particulière, issue de celle de la forme longue, avec des désinences presque entièrement différentes de celles du substantif.

Le pronom

Le pronom fonctionne comme dans les autres langues indo-européennes et possède une déclinaison qui lui est propre. Pour les pronoms personnels, la plupart des langues slaves possèdent deux séries de formes, les unes accentuées, les autres enclitiques, par exemple en serbo-croate: mene vidi «c’est moi qu’il voit», vidi me «il me voit». Mais les formes enclitiques ont disparu en russe.

Le verbe

Le verbe slave a simplifié considérablement le système des temps et des modes de l’indo-européen. Il n’y a que trois modes: indicatif, impératif et conditionnel (ce dernier étant une forme analytique: russe pisal by «il écrirait» ou «il devrait écrire»). À l’indicatif, il n’y a en vieux slave que deux temps hérités, le présent et l’aoriste (pišetu «il écrit», pisa «il écrivit»), auxquels s’ajoutent une forme simple nouvelle formée en slave même, l’imparfait (pisaaše «il écrivait»), et des formes analytiques dont la plus importante est le parfait (pisal face="EU Caron" ズ jest face="EU Caron" ズ «il a écrit»). Ce système existe encore aujourd’hui en slave méridional: serbo-croate piše «il écrit», pisa «il écrivit», pišaše «il écrivait», pisao je «il a écrit». Mais, en slave occidental et en slave oriental, il ne reste plus que deux de ces temps, le présent et le prétérit (ancien parfait): russe piset «il écrit», pisal «il écrivait, il écrivit, il a écrit». Un futur analytique a, en outre, été formé avec des procédés divers selon les langues: «il écrira» se dit en serbo-croate ho がe pisati (auxiliaire ho がe signifiant «il veut»), en russe budet pisat’ (auxiliaire budet signifiant «il sera»), en ukrainien pysatyme (auxiliaire -yme signifiant «il a»). Les deux derniers types cités ne s’emploient que pour les verbes imperfectifs.

Cette pauvreté relative du système temporel est compensée par le développement, propre au slave, d’une nouvelle catégorie, celle de l’aspect.

La plupart des verbes slaves se présentent sous forme de couples: à une même signification lexicale correspondent deux verbes différents, dits l’un perfectif , l’autre imperfectif , comprenant l’un et l’autre une conjugaison complète ou presque complète. Ainsi en russe, otkryt’ (perfectif) et otkryvat’ (imperfectif) signifient tous deux «ouvrir». Mais le perfectif exprime l’action considérée dans son résultat, tandis que l’imperfectif l’envisage dans son déroulement. Le système de l’aspect est en rapport avec celui du temps. Le présent proprement dit (répondant à la question: que se passe-t-il en ce moment?) n’existe que dans les verbes imperfectifs: on otkryvaet «il ouvre». La forme du présent perfectif est utilisée en slave oriental et en slave occidental comme futur: russe on otkroet «il ouvrira». En slave méridional, elle s’emploie dans des valeurs proches de celles du subjonctif français, principalement dans des propositions subordonnées: serbo-croate da otkrije «qu’il ouvre». Au prétérit l’opposition d’aspect sert dans certains cas à exprimer la différence entre une action durable ou répétée (imperfectif) et une action ponctuelle (perfectif): russe on otkryval (imperfectif) «il ouvrait», on otkryl (perfectif) «il ouvrit».

L’aspect imperfectif est celui de la grande majorité des verbes simples, comme, en russe: pisat’ «écrire», kryt’ «couvrir». Les simples perfectifs comme dat’ «donner» sont rares. L’addition d’un préverbe, en même temps qu’elle modifie le sens du verbe, lui confère aussi l’aspect perfectif: russe perepisat’ «copier», otkryt’ «ouvrir» (perfectifs). Sur la plupart des verbes perfectifs (simples ou préverbés), on peut former des imperfectifs sans modification aucune de la valeur lexicale, par addition d’un suffixe: russe davat’ «donner», perepisyvat’ «copier», otkryvat’ «ouvrir» (imperfectifs). Ainsi le type le plus fréquent de couple aspectuel est-il formé par la réunion d’un perfectif (simple ou le plus souvent préverbé) et d’un imperfectif qui en est dérivé: dat’/davat’ , perepisat’/perepisyvat’ , otkryt’/otkryvat’ . Il existe aussi des formations aberrantes comme vzjat’/brat’ «prendre» (deux verbes de racines différentes). Les imperfectifs simples n’ont pas, habituellement, de correspondant perfectif, sauf dans le cas exceptionnel où l’opposition lexicale exprimée par un préverbe se trouve neutralisée (préverbes vides) et où, par conséquent, un perfectif préverbé a la même valeur lexicale qu’un imperfectif simple: pisat’ (imperfectif)/napisat’ (perfectif) «écrire».

Les langues slaves possèdent un riche assortiment de formes nominales du verbe: infinitif, dont il est fait un très large usage; gérondifs; participes.

Il existe des verbes réfléchis, exprimant diverses valeurs passives ou moyennes: russe lar face="EU Caron" カik otkryvalsja «le coffret s’ouvrait» (où -sja représente un ancien pronom réfléchi soudé au verbe). Le passif peut aussi être exprimé à l’aide de participes passifs: lar face="EU Caron" カik byl otkryt «le coffret était ouvert».

Les balkanismes

Plusieurs des traits de la description qui précède ne s’appliquent pas aux deux langues slaves les plus méridionales: le bulgare et le macédonien, non plus qu’à certains dialectes du sud de la Serbie. Ces langues ont développé des traits typologiques qui les différencient des autres langues slaves, mais qui leur sont communs avec les langues non slaves parlées dans les Balkans: le roumain, l’albanais et (pour certains phénomènes seulement) le grec moderne. Ces traits, appelés balkanismes , sont notamment l’existence d’un article postposé: bulgare knigata «le livre» (russe kniga ); la disparition presque complète de la déclinaison, les rapports syntaxiques étant exprimés par des prépositions comme en français: bulgare ulicite na seloto «les rues du village» (russe ulicy sela , avec le mot sela au génitif); l’inexistence du possessif, remplacé par le datif du pronom personnel: bulgare sestra mi «ma sœur», littéralement «la sœur à moi» (russe moja sestra ); le futur et le conditionnel formés avec l’auxiliaire «vouloir» au présent et à l’imparfait: bulgare šte otkrija, šteh da otkrija «je découvrirai, je découvrirais», littéralement «je veux, je voulais découvrir»; enfin l’inexistence de l’infinitif, remplacé par une proposition subordonnée: bulgare ne moga da ka face="EU Caron" ゼa «je ne peux pas dire», littéralement «je ne peux pas que je dise» (russe ne mogu skazat’ ). Tous ces traits contribuent à donner à ces langues une structure analytique, très différente de celle des autres langues slaves.

7. Syntaxe

Les langues slaves, considérées dans leur forme livresque, semblent offrir, en matière de syntaxe, peu de surprises pour un Européen occidental: le russe des ouvrages scientifiques ou des journaux se laisse traduire presque mot à mot en français, et de même, à onze siècles de distance, le vieux slave des textes scripturaires calque fidèlement l’original grec dont il est traduit. Mais, à ce niveau stylistique, une partie des ressources syntaxiques reste inexploitée: la langue parlée, que l’on ignore pour le vieux slave, mais que l’on connaît bien pour les langues modernes, révèle une syntaxe plus différente de la nôtre.

Conformément au modèle indo-européen, le slave présente une nette différenciation entre nom et verbe, et toute proposition contient en principe un verbe. Toutefois, en cas de prédicat nominal, il n’y a d’autre forme verbale que la copule (verbe «être»); en russe, la copule est exprimée aux temps autres que le présent, mais ne l’est pas au présent (copule zéro). Ainsi «tout était prêt, tout sera prêt, tout est prêt» se disent respectivement en serbo-croate sve je bilo gotovo, sve がe biti gotovo, sve je gotovo (copule exprimée à tous les temps), mais en russe vse bylo gotovo, vse budet gotovo (copule exprimée au futur et au prétérit), vse gotovo (copule zéro au présent). La copule zéro apparaît aussi sporadiquement dans d’autres langues: polonais to prawda «c’est la vérité». Le prédicat peut aussi être exprimé par une interjection (russe myšelovka menja hlop «la souricière s’est refermée sur moi», littéralement «la souricière me clac!»), par un complément circonstanciel (russe Tat’jana v les, medved’ za neju «Tatiana entre dans la forêt, l’ours la suit», littéralement «Tatiana dans la forêt, l’ours derrière elle»), par un infinitif (russe a on revet’ «et lui de hurler»). On rencontre donc au total un assez grand nombre de propositions ne contenant pas effectivement de forme verbale conjuguée. Ce trait est particulièrement net en russe; il est plus rare dans les autres langues et surtout en slave méridional.

Dans le type de phrase le plus courant, le prédicat est accompagné d’un sujet, mis au nominatif, et avec lequel il s’accorde. Mais les langues slaves connaissent aussi une très grande variété de propositions impersonnelles, ne contenant pas de sujet: russe temneet «il fait sombre», menja znobit «j’ai des frissons» (menja est un pronom de première personne à l’accusatif), mne vezët «j’ai de la chance» (mne est un pronom de première personne au datif), ou avec un prédicat nominal: mne sku face="EU Caron" カno «je m’ennuie», mne nel’zja «je ne peux pas»; avec un infinitif: mne zdes’ ne usest’sja «je n’arriverai pas à m’asseoir ici» (usest’sja est un verbe à l’infinitif).

L’objet du verbe transitif se met à l’accusatif, mais il existe de nombreux verbes gouvernant d’autres cas: génitif, datif, instrumental, tournures prépositionnelles.

Le génitif connaît dans les langues slaves de nombreux emplois qu’on ne retrouve pas ailleurs, et qui se rattachent à une valeur partitive (les langues finnoises, voisines géographiquement des langues slaves, emploient dans toutes ces tournures un cas qui leur est propre, le partitif). On a ainsi le génitif pour un objet qui n’est atteint que partiellement par l’action du verbe: russe daj mne hleba (génitif) «donne-moi du pain» (cf. daj mne hleb , accusatif, «donne-moi le pain»), ou qui n’est atteint que temporairement par elle: daj mne no face="EU Caron" ゼika «donne-moi ton couteau (pour un instant)»; pour l’objet d’une proposition négative: russe vy ne znaete ukrainskoj no face="EU Caron" カi (génitif) «vous ne connaissez pas la nuit ukrainienne» (cf. znaete li vy ukrainskuju no face="EU Caron" カ? , accusatif, «connaissez-vous la nuit ukrainienne?»); génitif dans une phrase d’existence négative, s’appliquant au terme qui serait sujet dans la phrase affirmative: ne bylo tumana (génitif) «il n’y avait pas de brouillard» (cf. byl tuman , nominatif, «il y avait du brouillard»); génitif quantitatif après les numéraux: russe dva, tri, face="EU Caron" カetyre rublja (génitif singulier) «deux, trois, quatre roubles», pjat’, desjat’, sto rublej (génitif pluriel) «cinq, dix, cent roubles», et après d’autres mots à valeur quantitative: russe hvatit deneg (génitif) «il y aura assez d’argent» (cf. budut den’gi , nominatif, «il y aura de l’argent»). Ces emplois sont plus répandus dans la partie nord du domaine slave que dans la partie sud: ainsi le génitif négatif n’est guère vivant qu’en russe et en polonais.

La dépendance d’un substantif par rapport à un autre substantif peut s’exprimer par le génitif, mais très souvent aussi on emploie un adjectif d’appartenance: «la fille du capitaine» peut se dire en russe do face="EU Caron" カ’kapitana (génitif) ou kapitanskaja do face="EU Caron" カ’ (adjectif d’appartenance accordé au substantif do face="EU Caron" カ’ «fille»).

Les compléments circonstanciels sont exprimés par des substantifs à divers cas, avec ou sans préposition. Les tournures prépositionnelles tendent à se répandre au détriment des autres.

La subordination d’une proposition à une autre est marquée dans les langues littéraires par tout un jeu de conjonctions de subordination, comme en russe face="EU Caron" カto «que», esli «si», etc. Mais, dans la langue parlée, on se contente souvent de la juxtaposition des deux propositions avec une intonation appropriée, ainsi dans ces proverbes russes: pospešiš’ – ljudej nasmešiš’ «si tu te dépêches, tu feras rire les gens» (littéralement: «tu te dépêcheras – tu feras rire les gens»); volka bojat’sja – v les ne hodit’ «quand on a peur du loup, il ne faut pas aller dans la forêt» (littéralement: «avoir peur du loup – ne pas aller dans la forêt). De même, la langue parlée ne distingue pas toujours le discours indirect du discours direct: russe traktirš face="EU Caron" カik skazal, face="EU Caron" カto ne dam vam est’ «l’aubergiste a dit qu’il ne vous donnerait pas à manger» (littéralement: «l’aubergiste a dit que je ne vous donnerai pas à manger»).

L’ordre des mots le plus habituel diffère peu de celui du français: le sujet précède le verbe, les autres substantifs qui en dépendent (objet et compléments) le suivent; le substantif dépendant d’un autre substantif est placé après celui-ci. Toutefois, contrairement à ce qui se passe en français, l’adjectif épithète précède ordinairement le substantif, et l’adverbe précède le verbe: russe vesëlaja ulybka «un sourire joyeux», on veselo ulybaetsja «il sourit joyeusement» (dans ces deux expressions, l’ordre des mots est l’inverse de celui du français). Mais ces règles sont moins contraignantes qu’en français, parce que la plupart des rapports syntaxiques sont marqués par la flexion et non par l’ordre des mots. Dans bien des cas où en français l’inversion est impossible, elle est possible dans les langues slaves et représente un phénomène d’ordre stylistique: «les feuilles tombent» se dit normalement en russe list’ja padajut , mais on peut aussi dire padajut list’ja avec une certaine intention stylistique (emphatique, descriptive) ou dans certains types de contextes.

8. Vocabulaire

Les langues slaves ont en commun un abondant fonds de vocabulaire, dans lequel on peut distinguer plusieurs couches. Il y a la masse des mots hérités de l’indo-européen: dans les mots russes mat’ «mère», vdova «veuve», more «mer», dom «maison», ogon’ «feu», novyj «neuf», vethij «vieux», levyj «gauche», videt’ «voir», sidet’ «être assis», pasti «faire paître», vezti «conduire en voiture», idti «aller», on reconnaît facilement de vieux mots, identiques aux mots latins mater, vidua, mare, domus, ignis, novus, vetus, laevus, videre, sedere, pascere, vehere, ire (dans tous ces cas, la ressemblance du slave et du latin s’explique par une origine commune indo-européenne, et non par un emprunt). À cela s’ajoutent des mots inconnus des autres langues indo-européennes, mais communs au balte et au slave, comme, en russe, ruka «main», golova «tête», rog «corne», qui se retrouvent dans le lituanien ranka , galva , ragas . Il y a ensuite des emprunts faits par le slave aux peuples voisins au cours du premier millénaire de notre ère: de nombreux emprunts germaniques comme, en russe, šlem «casque», polk «régiment», knjaz’ «prince», korol’ «roi», qui remontent aux mots germaniques représentés en allemand moderne par les mots Helm «casque», Volk «peuple», König «roi», et par le nom propre Karl . L’adoption du christianisme amène l’emprunt de mots grecs et latins comme, en vieux slave, cr face="EU Caron" ズky et, en russe, cerkov’ «église», du grec kyriakon ou, en russe, poganyj «païen», du latin paganus . Le latin fournit aussi (directement ou par l’intermédiaire du germanique) de nombreux termes de civilisation: ainsi le mot russe bien connu izba vient du latin vulgaire extufa «bain de vapeur», qui a donné en français «étuve»; on présume qu’il est venu par l’intermédiaire du germanique (cf., en allemand, Stube «chambre»), le sens premier est donc «pièce chauffée». De même, en russe, osël «âne» et vino «vin» viennent des mots latins asellus et vinum .

Toutes ces couches de mots constituent le fonds commun des langues slaves, acquis dès avant l’époque des premiers textes (IXe s.), et se retrouvant dans la plupart des cas à la fois en vieux slave et dans la majorité des langues modernes. De plus, sur la base de racines ou de mots simples, hérités ou empruntés, le slave a la faculté de développer très largement son vocabulaire par divers procédés, dont le plus important de beaucoup est la dérivation. Il se crée ainsi des séries de mots dérivés par accumulation de suffixes, comme on le voit par les exemples russes suivants: pravyj «droit», pravit’ «diriger», pravitel’ «gouvernant», pravitel’stvo «gouvernement», pravitel’stvennyj «gouvernemental», et aussi pravda «vérité», pravdivyj «véritable», pravilo «règle», pravil’nyj «correct», pravil’nost’ «correction. La composition joue aussi un rôle, quoique plus limité: ravnopravie «égalité des droits», pravoslavie «orthodoxie». Ce dernier mot montre comment le slave peut traduire un terme étranger en utilisant ses propres ressources, par le procédé dit du calque, qui est une traduction morphème par morphème: pravoslavie est formé de prav face="EU Caron" ズ , qui traduit le grec orthos «droit», et de slava , qui traduit le grec doksa «doctrine»: il est donc un calque du grec orthodoksia . De cette façon, il a existé, dès l’époque vieux-slave, un riche vocabulaire apte à rendre la pensée abstraite.

Au cours de leur histoire séparée, les diverses langues slaves ont continué à enrichir leur vocabulaire soit par leurs ressources propres, soit par le recours à l’emprunt. On note de nombreux emprunts populaires aux langues orientales (turques surtout), aussi bien en russe à l’époque du joug tatar (XIIIe-XVe siècle) que dans les Balkans sous la domination turque (XIVe-XIXe siècle). À l’époque moderne, les mots venus d’Europe occidentale sont entrés en grand nombre dans les langues slaves, par des cheminements divers selon les langues. Il s’agit, d’une part, de mots, surtout français et allemands, parfois anglais, se rapportant à la culture matérielle et à la vie sociale: ainsi, dans le domaine de l’habillement, les mots russes pantalony , frak , face="EU Caron" ゼilet viennent du français, galstuk «cravate» vient de l’allemand Halstuch , pid face="EU Caron" ゼak «veste», de l’anglais peajacket , etc.; d’autre part, d’une foule de mots internationaux d’origine gréco-latine exprimant les concepts scientifiques ou sociaux les plus divers: tout texte scientifique ou politique contemporain est rempli de ces mots internationaux qui, en cas de concurrence avec un mot d’origine slave, ont généralement une valeur plus précise et plus proprement terminologique: ainsi «situation» se dit habituellement en russe polo face="EU Caron" ゼenie , mais, pour exprimer «une situation révolutionnaire», on ne peut dire que revoljucionnaja situacija . Toutefois, les langues slaves ont été inégalement réceptives aux mots étrangers. Les peuples slaves de l’ancien Empire austro-hongrois, soumis à une forte pression culturelle de la part des Allemands et menacés de perdre leur identité nationale, ont eu une réaction de purisme et ont tenté d’enrichir leur vocabulaire en ayant recours uniquement à des éléments slaves. Ils ont ainsi préféré le procédé du calque (que nous avons défini plus haut) à celui de l’emprunt. Il y a donc relativement peu de mots empruntés en tchèque, en slovaque, en slovène et en croate. Les autres peuples: Russes, Polonais, Serbes, Bulgares, moins menacés, ont été beaucoup plus accueillants aux emprunts. Le résultat est que dans une même langue, le serbo-croate, les Serbes désignent par des mots empruntés: universitet , historija , geografija , ce que les Croates appellent de noms slaves: sveu face="EU Caron" カilište , povijest , zemljopis . Le problème du choix entre des doublets de ce genre s’est posé à un moment ou à un autre dans l’histoire de toutes les langues slaves, et il a été résolu de façons diverses. Le purisme est toutefois en recul à l’époque actuelle, le développement scientifique faisant apparaître plus clairement les avantages d’une terminologie internationale.

Ainsi les peuples slaves ont su, depuis deux siècles, adapter leurs langues à la vie moderne. Cette adaptation a été consciente, voulue par toute l’intelligentsia, et réalisée par des linguistes compétents, qui travaillaient jadis dans des conditions difficiles, mais qui disposent aujourd’hui d’instituts bien outillés. Au XIXe siècle, le monde slave souffrait, en ce qui concerne les problèmes linguistiques, d’un certain complexe d’infériorité vis-à-vis de l’Europe occidentale: les aristocrates russes et polonais parlaient volontiers français, la bourgeoisie de toute l’Europe centrale pratiquait en maintes occasions l’allemand. Il n’en est plus de même aujourd’hui: chaque pays cultive exclusivement sa propre langue, dans tous les domaines d’activité, et les langues étrangères ne sont plus qu’une matière scolaire. Or, le russe est aujourd’hui une grande langue internationale (l’une des cinq langues officielles de l’O.N.U.; la deuxième langue du monde, après l’anglais, pour le volume des publications); le polonais, le tchèque, le slovaque, le slovène, le serbo-croate, l’ukrainien, le biélorusse et le bulgare sont des langues nationales de plein exercice. Les littératures russe et polonaise ont fourni quelques-uns des chefs-d’œuvre de la littérature européenne, celles de tous les pays slaves sont du plus grand intérêt aujourd’hui. Il serait profitable à tous que ces langues, et surtout le russe, connussent une plus large diffusion hors des frontières des pays slaves.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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